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La Story Nostalgie
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La Story Nostalgie

Author: Nostalgie Belgique

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Depuis plus de 20 ans, Brice Depasse vous emmène dans les coulisses des légendes du rock, de la pop, et des années 70 et 80 dans. Ce podcast incontournable vous fait voyager à travers les époques, en vous dévoilant les anecdotes les plus croustillantes et les histoires fascinantes des plus grands artistes de notre temps.

Avec "La Story Nostalgie", plongez dans l'univers des icônes comme les Beatles, les Rolling Stones, Johnny Hallyday, Madonna, Queen, ou encore Michael Jackson. Brice Depasse vous raconte les récits inédits derrière les albums mythiques, les concerts légendaires comme Live Aid, et les moments de gloire des groupes qui ont marqué l’histoire de la musique. Découvrez comment Freddie Mercury a captivé le monde entier, comment ABBA a conquis les charts, ou encore les secrets de studio qui ont façonné des tubes intemporels.

Chaque épisode est une plongée passionnante dans le making-of des carrières de ces artistes exceptionnels, avec des histoires qui vous feront revivre les vibrations du rock des seventies, l'effervescence des eighties, et bien plus encore. Brice Depasse vous fait redécouvrir des albums cultes, des sessions d’enregistrement mémorables, et les concerts qui ont marqué toute une génération. Que vous soyez fan des ballades de Jean-Jacques Goldman, des envolées vocales de Céline Dion, ou des shows spectaculaires de Robbie Williams, "La Story Nostalgie" est votre passeport pour un voyage musical inoubliable.

Laissez-vous emporter par les récits fascinants sur des artistes comme Daniel Balavoine, Serge Gainsbourg, France Gall, Michel Sardou, et Blondie, tout en explorant les liens entre musique et cinéma, des bandes originales aux collaborations légendaires. Ce podcast vous fait revivre l’esprit de Woodstock, les folles tournées, et les sessions d'enregistrement qui ont donné naissance à des albums de légende.

Que vous soyez un nostalgique des seventies ou un amoureux des eighties, "La Story Nostalgie" est le rendez-vous incontournable pour tous les passionnés de musique. Branchez vos écouteurs et laissez Brice Depasse vous raconter ses histoires inédites.
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Quand vous écoutez sur Spotify l’album Unorthodox Jukebox de Bruno Mars, vous voyez celui avec le gorille qui choisit un morceau sur le clavier d’un vieux Wurlitzer, et ben, vous l’avez vu, l’ancien label de la marque Atlantic tourner en permanence sur l’application, comme si vous écoutiez un vieux 33 Tours. Maintes fois imité depuis quinze ans, Bruno Mars est pour nous le roi du funk et du rock vintage. Oh il n’a pas été le premier sur la balle, Lenny Kravitz a publié son premier album rock rétro que Bruno était encore ce petit prodige qui chantait et jouait sur la scène d’une chaîne d’hôtel à Hawaï avec le groupe de ses parents. Oui, Bruno Mars a suivi la voie de Lenny Kravitz, mais avec une sensibilité soul, alors qu’il est latino, à nul autre pareil. Laissant à Kravitz les six cordes de Jimi Hendrix, il ressort les batteries et percussions des rythmes funk comme sur son incroyable collaboration avec Mark Ronson ... Considéré comme le morceau de la décennie, le moins qu’on puisse dire c’est qu’on y entend la batterie et les cuivres de Earth Wind & Fire et les accents de la voix de James Brown … Il y a dans la musique de Bruno Mars, non pas des airs de marketing vintage qui n’a jamais aussi bien marché mais une allure de destination finale. C’est vrai que la musique pop d’aujourd’hui est sympa mais avouez qu’on n’a jamais rien fait de mieux que dans les années 80, 70, 60. Que la messe est dite ! Quand on le voit aujourd’hui, costume large, micro à l’ancienne, groove impeccable, on parle souvent de nostalgie, de rétro, d’hommage, d’un gars vivant dans un rétroviseur. Mais en réalité, Bruno Mars n’est jamais revenu en arrière. Il n’est jamais parti. Tout commence bien avant les Grammy, bien avant les stades, bien avant Uptown Funk. À Hawaï, quand il était encore enfant, Bruno montait sur scène déguisé en Elvis Presley. La banane, le costume, le déhanchement, ce n’était pas une attraction, pour lui. C’était son quotidien. Alors quand, adulte, on lui demande d’où viennent ces sons, ces grooves, cette façon d’occuper l’espace, il reste interloqué, comme si la question n’avait pas de sens. Ce qu’il fait aujourd’hui, c’est simplement la musique qu’il a toujours entendue à la maison. D’ailleurs, après Uptown Funk, on va lui proposer d’être plus moderne. Plus dans l’air du temps. Mais il refuse. Bruno ne joue pas à l’ancien. Il ne fait pas semblant. Il ne singe personne. Il continue simplement une conversation commencée bien avant lui. Le petit garçon qui imitait Elvis sur une scène de Waikiki n’a jamais changé de langage. Il a seulement appris à parler plus fort, à plus de monde. Et c’est peut-être ça, le secret de sa longévité. Dans un monde qui change de look sans arrêt, Bruno Mars a compris une chose essentielle : on peut évoluer, grandir, conquérir la planète entière sans jamais renier l’enfant qu’on a été. La modernité la plus intègre, c’est simplement de rester soi-même.
Je vais vous parler d’un temps où le rétro était ringard. Dans les années 70 quand les producteurs disco retournent dans les années 20 et 30 chercher des chansons pour les mettre au goût du jour, certaines font des succès, énormes parfois, mais il faut bien en convenir, c’est ringard, à tout le moins qualifié de vintage ou joliment désuet.C’est vrai, sauf s’il s’agit de faire une référence au texte de la chanson, on n’imagine pas un Michael Jackson, même s’il est fan de Fred Astaire, ou Alice Cooper, le voisin de Groucho Marx à Hollywood, chanter du Foxtrot. C’est pourtant ce qu’un certain Bruno Mars va faire dans les années 2010.Car même si les temps ont changé depuis les seventies, que les enfants écoutent les mêmes chansons que leurs parents, leur musique, à eux, est très différente. Que ce soit la pop ou le rap, on est dans le tout électro. Les vedettes mises en avant, ce sont des DJ, des producteurs, plus des musiciens. Et tout est extrêmement calibré, on est obligé de suivre une recette pour passer à la radio. En clair, on ne fait pas de la musique en suivant son inspiration mais en essayant de donner au public ce qu’il a envie d’entendre.Du moins, c’est ce qu’on croit. En tout cas, c’est ce que les gars du métier disent.Alors, après un premier essai d’album solo couronné de succès, dans un style qui est bien dans l’air du temps, pop crooner sucré, Bruno Mars pourrait se contenter de garder le cap puisqu’il vient déjà d’accomplir un miracle : personne ne croyait en lui. Et ben non, lui qui est fan de Prince, Sting, Michael Jackson, Elvis, James Brown va tous les convier dans son deuxième album. C’est vrai, les gars lui ont dit qu’avec ce qu’il venait de vendre, il pouvait faire tout ce qu’il voulait. Alors, allons-y !Et c’est vrai qu’on a tous reconnu la référence à Sting et The Police. Et que ça nous a fait vachement du bien d’entendre ça à la radio. On s’est dit que tout n’était pas perdu, que dans cette mer de produits qui se ressemblent tous, il y a toujours la possibilité d’une île.Une île qui va s’avérer être un continent puisque non seulement Bruno Mars va devenir l’artiste N°1 mondial de la décennie mais il va décomplexer tous ceux qui luttaient contre les esprits formatés de l’argent facile. On n’entendra rien de neuf, c’est vrai, Bruno Mars et ceux de sa génération ne sont pas les nouveaux David Bowie ou Stevie Wonder, mais ils marquent le retour des musiciens qui savent jouer, des surdoués de la chanson qui avaient trop manqués aux Ultratop et autres Billboards.
On connaît tous ce morceau, non ? On l’a entendu mille fois et pourtant en 2009, quand il est N°1 dans de très nombreux pays, on ignore tous le nom de ce chanteur featuring un titre de B.O.B. On ignore qu’il s’agit d’un certain Bruno Mars arrivé à Los Angeles six ans plus tôt dans le but de vivre de sa musique.Je devrais dire Peter Hernandez, ou plutôt Bruno Hernandez, ce sera finalement Bruno Mars. Pourquoi ? Parce qu’il lui arrive souvent de répondre aux filles qui lui demandent d’où il vient : de Mars !Six ans, c’est long quand on dort à droite, à gauche, sur un canapé. Los Angeles, c’est pas Honolulu, c’est vrai, les possibilités sont immenses pour un musicien. Mais voilà, Bruno est petit, n’a pas un physique de star pour les maisons de disques et pire que tout : on n’arrive pas à lui coller une étiquette. Mais quel genre de musique faites-vous ? Du rock, de la pop, du reggae, du R’N’B, faut vous choisir un public, mon vieux ! Choisir ? Mais c’est impossible ! J’aime toutes ces musiques.Et le moins qu’on puisse dire, c’est que commercialement, le présent que vit Bruno Mars ne donne pas tort à tous ces gars qui ne veulent pas de lui. C’est vrai, quand il signe avec la Motown, c’est déjà inespéré, incompréhensible. Pour lui, ce devrait être bingo, il devrait crier vous voyez ? Vous avez tous eu tort, bande de nazes !Mais ce n’est pas ce qui se passe. Les années de développement, de tests, de réunions se succèdent sans qu’un disque ne sorte. Un artiste sous contrat qui ne sort pas de disques. Mais quand Bruno finit par se faire remercier par la Motown, tout n’est pas perdu. Il s’y est fait copain avec deux gars qui ont les mêmes intérêts que lui dans cette musique d’hier, qu’on dit vintage, mais, il faut bien le dire, qu’on a jamais vraiment réussi à surpasser.Bruno et eux forment donc un trio de songwriters. Ils vont proposer leurs chansons aux autres, des gars qui ont un physique, une image, et parfois, comme les rappeurs, besoin d’une vraie voix pour chanter les refrains. C’est tout trouvé, ce sera celle de Bruno qui, lui, a appris dès son plus jeune âge à tout donner au public quand il se trouve devant un micro.Et ça se vérifie carrément à chaque fois. Vous voulez un autre exemple ? … (Billionaire) et vous avez remarqué, il assure tellement que c’est lui qui attaque, l’intro de la chanson, c’est dire si on a affaire à une perle rare. Et donc après avoir consécutivement volé deux fois la vedette à l’artiste qui a son nom sur la pochette du single, des producteurs se disent enfin : ce Bruno Mars ? Oui, t’as raison, même quand on le laisse au fond de la pièce, c’est quand même lui qui l’éclaire. Alors si on le mettait sur le devant de la scène pour voir ce que ça donne ?Deux cents millions de disques vendus et des dizaines de milliards de streams plus tard, ils ne l’ont toujours pas regretté.
1997, c’est la fin d’un monde pour le jeune Peter Hernandez, 12 ans. Nous sommes à Hawaï, et comme l’a montré le très beau film Les descendants, avec George Clooney, ce n’est pas seulement une île idyllique au milieu du Pacifique, mais une terre habitée avec tous ses drames humains. Jusque-là partagé entre l’école et surtout les spectacles dans le groupe de ses parents où il était le petit prodige imitant, entre autres, Elvis Presley, voilà que le groupe éclate avec le divorce de son père et sa mère.Les parents n’ayant plus de revenus, tout disparaît y compris le domicile familial. Avec sa mère, frères et sœurs, Peter vit au rythme du système D, logeant à gauche et à droite, là où on veut bien les héberger, toujours provisoirement.Avec papa, c’est encore pire, on dort dans la voiture, ou n’importe quel squat comme cette fois où un zoo abandonné fait l’affaire. Alors on l’imagine, le jeune Peter, passer son adolescence à essayer de terminer des études secondaires et enchaîner les petits boulots, et les spectacles, bien sûr, pour ce soir, finir avec le paternel sur un toit où ils seront à l’abri, à la fois du regard des gens sur leur misère et de la délinquance. Dans la rue, on vous agresse pour vous voler trois fois rien. Le soleil se couche sur un pays incroyablement beau et pourtant, Bruno, c’est comme ça que son père l’appelle depuis qu’il est tout môme, rêve d’un ailleurs.C’est vrai, c’est beau ici mais tout est vraiment compliqué. Il faut croire que son père a été exaucé quand, devant l’admiration du public pour cet enfant prodige du quartier de Waikiki chantant et dansant comme un adulte, il disait “pourvu qu’il ne grandisse jamais”. A 17 ans, Bruno ne mesure même pas 1m65. Alors il rêve de pousser de manière spectaculaire avant le cap fatal des 18 ans, et puis aussi, surtout, de devenir une star de la musique.C’est tout ce qu’il sait faire et tout ce qu’il a envie de faire. Mais le rêve tant attendu d’avoir un jour un grand producteur américain en vacances dans un resort qui vienne le voir après le spectacle pour lui proposer un contrat, a fait long feu.Non, Hawaï est trop petit pour ses rêves de réussite. D’ailleurs, que répondrait-il à ce producteur ? Quel est son genre de musique ? Le rock, le reggae, la pop, la soul ? Bruno aime tout. C’est à cause de ses parents, ça, ils écoutent de tout, de Police à James Brown. Alors, il ne lui reste qu’une chose à faire : le grand saut. Partir pour Los Angeles, là où sont les grandes firmes de disques, où habite Michael Jackson et puis Metallica et autrefois, Elvis Presley, quand il tournait ses films, dans les années 60.Mais comment vas-tu te débrouiller, là-bas, sans rien ? Et ben ici, alors, comment on fait ? L’errance et l’instabilité à LA vaut bien celle d’Honolulu. Là au moins, il pourra saisir sa chance qui, dit-on, ne sourit qu’aux audacieux.
Été 1989, la haute saison bat son plein sur l’île d’Hawaï, il y a des touristes partout. Plage et sports aquatiques pour les jeunes, excursions et soirées spectacles pour les parents. Des spectacles musicaux qui ne manquent pas. On a beau être à la fin d’une décennie marquée par les rythmes synthétiques de Depeche Mode à Technotronic et par les guitares survoltées de Metallica, il faut surtout faire plaisir à la génération précédente.C’est pourquoi sur la scène d’un de ces hôtels, ce soir, comme tous les soirs, le groupe de covers The Love Notes, va faire un carton avec des reprises qui vont rappeler bien des souvenirs aux touristes venus du continent. Les Love Notes, les notes d’amour, tout un programme pour une soirée lounge, c’est un groupe familial, formé par les Hernandez. Peter est New Yorkais d’origine, de Brooklyn, un beau cocktail de sang portoricain et d’Europe centrale, Bernadette, sa femme, elle, est d’origine philippine mais aussi portoricaine, comme lui. C’est ici à Hawaï qu’ils se sont rencontrés et étant musiciens tous les deux, l’idée du groupe familial est venue naturellement.Je dis familial car le clou du spectacle c’est l’arrivée sur scène de leur fils de quatre ans, habillé en Elvis Presley dans la tenue miniature de son légendaire concert à Hawaï en 1973. L’image de ce costume a beau être, pour cause de diffusion en mondovision par satellite, une première à l’époque, tellement ancrée dans la culture populaire, ce n’est pas ce déguisement ni la coiffure en banane qui provoquent l’émerveillement du public. C’est surtout la parfaite imitation du chant et du déhanchement d’Elvis par le petit Peter qui soulève l’enthousiasme. Quel talent !Les gens applaudissent, rappellent, Peter se démène à fond comme un adulte, mieux, comme vingt ans auparavant le petit Michael Jackson car Peter fait aussi bien qu’un adulte. Et c’est ça qui est époustouflant : sa façon d’aller chercher le public, le timing et la justesse absolus dans le chant, tout y est déjà. Et il n’a que quatre ans. A cet âge-là, les enfants commencent à peine à apprendre à lire et compter. Lui, sait déjà comment porter toute une salle.Une salle qui l’acclame debout, la soirée a été excellente. Le public, les patrons, les parents et le petit prodige sont heureux. Il faudrait que Bruno ne grandisse jamais, dit Peter en plaisantant. Ah oui, Bruno est le surnom qu’il lui a donné car, bébé, il était tellement costaud et trapu qu’il lui faisait penser à une star du catch des années 60 et 70, Bruno Sammartino. Un truc idiot dit comme ça mais c’est souvent ainsi que ça se passe dans nos vies, une référence, une identification rassurante à notre jeune temps. Comment pourraient-ils deviner que ce surnom va être celui que portera Peter Junior quand, devenu adulte, il deviendra la plus grande star de la planète sous le nom de Bruno Mars, une star qui revendique toujours le Elvis Presley des années 50 comme influence majeure.
Vous connaissez ce morceau ? C’est un des tubes de Grace Jones et qui est en fait un titre signé Chrissie Hynde, enregistré sur le premier album des Pretenders. Il faut dire qu’à partir du milieu des années 70, Chrissie a fréquenté tout le monde. Tout d’abord elle a travaillé dans le magasin de Vivien Westwood et Malcolm McLaren, l’homme qui va inventer les Sex Pistols. Dans le quartier de sa coloc habite un gars nommé Captain Sensible ; il vit toujours chez ses parents mais son groupe, les Damned, c’est quelque chose. Il y a toute la bande des Sex Pistols, évidemment, et puis bien sûr, les Clash. Seul bémol, aucun de ces groupes ne veut d’une fille comme guitariste. Chrissie en rêve pourtant. Enfin, disons plutôt qu’elle remise à y rêver. C’est vrai, à 23 - 24 ans, on ne démarre plus une carrière dans le rock’n’roll ! La trentaine approche et on ne connaît aucun rocker digne de ce nom qui a la trentaine ? Oui, Elvis mais il est fini, retraité à Vegas !Alors oui, Chrissie arrive à se faire adopter par un groupe ou l’autre mais bon, soit ils n’arrivent pas à trouver le moindre concert, soit ça part en eau de boudin comme ce jour où elle découvre dans une petite annonce que son groupe cherche un nouveau guitariste. Elle téléphone au numéro indiqué et à l’autre bout du fil, un membre du groupe lui dit, merde, il a complètement oublié de lui dire qu’elle était virée. Rock’n’roll, hein ? D’autant plus qu’elle sera la seule à appeler pour l’annonce.Heureusement que les Clash l’invitent à les accompagner sur leur première tournée nationale. C’est un grand moment de joie et de rigolade sur la route, dans les cercles d’étudiants où ils enchaînent les verres après avoir mis le feu à toute une salle. Car il fallait voir ce que c’était la scène punk, ska, reggae dans les années 70 en Grande-Bretagne : les Clash, Jam ou Police faire pogoter un hall entier plein à craquer, comme un seul homme.Car Joe Strummer, le leader charismatique du groupe, n’était pas qu’un gars dont le but était de s’éclater jour et nuit, il avait un véritable message social, une idéologie face à un monde qui exploitait les masses en leur racontant ce qu’elles veulent entendre pour mieux les utiliser. On sortait gonflé à bloc d’un concert des Clash, on le sentait que le monde allait changer parce qu’on le voulait, qu’on était la génération qui un jour serait à la place des vieux.Oh il y a bien ce gars, Tony, un patron de label de disques qui ayant entendu qu’il y avait une guitariste américaine : il voudrait la produire mais elle lui a répondu OK mais le jour où j’aurai un groupe.Quelques semaines plus tard, alors qu’elle est en train de laver les vitres de la personne qui l’héberge, Chrissie voit passer sur Portobello Road un musicien que Lemmy, le leader de Mötörhead, lui a recommandé. Il lui a décrit son look d’enfer avec jean moulant, perfecto et ceinture à clous. Ça ne peut être que lui ! Chrissie se bat avec le bow window pour l’ouvrir, passe la tête par la fenêtre et hurle Hé, c’est toi Gass Wild ? Qui le demande ? Ça te dit de jouer dans un groupe ? Ouais mais j’ai plus de batterie. T’inquiète, j’en trouverai une, monte ! Chrissie lance un trousseau de clés depuis l’étage : ainsi que commence la fabuleuse histoire des Pretenders.
Ceux qui ont assisté à la première apparition de Chrissie Hynde à la télé dans le clip de Brass in Pocket fin 1979 - début 80, savent de quoi je parle : on a été charmé, à défaut d’avoir été vachement ému. Mais ce qu’on ignore bien sûr à cette époque, c'est que la serveuse qu’elle incarne pour illustrer cette magnifique chanson qui nous tombe dessus comme une révélation, c’est que ce n’est pas un rôle de composition.Car Chrissie a bien travaillé dans l’horeca. Vous voyez ces rades, restos routiers, genre Breakfast in America, avec ces femmes en tablier blanc sur une robe rouge avec un filet dans les cheveux, donnant du “vous le voulez à la fraise ou à la banane votre milk shake ? Grand, moyen ou petit ?” Oh et bien sûr, au fil des jobs dans la ville universitaire de Kent dans l’Ohio dont elle a aussi fréquenté les bancs, elle a aussi connu la “jupe noire et chemise blanche” où là, c’était : “votre steak, à point ou saignant ?”.Chrissie était étudiante en art, enfin un peu, mais elle rêvait surtout d’une chose : l’Angleterre. Ça peut paraître fou pour une Américaine, la terre d’Elvis Presley et Bill Haley mais depuis les années 60, la capitale du rock, c’est Londres. Et c’est surtout les filles qui en rêvent pour une bonne raison. Chrissie a ainsi au milieu des années 60 possédé tout le brol de produits dérivés que les Amerloques ont créés autour des Beatles. Elle a tout jeté à la poubelle lors de ses 16 ans comme d’autres générations l’ont fait avec les Spice Girls ou les Pokemon. Et même si elle le regrette aujourd’hui, elle n’a par contre pas raté son rendez-vous avec ses rêves d’adolescente. A l’âge de 21 ans, elle est partie.Arriver à Londres en 1973, pour une Américaine, c’est un choc. Premièrement, il faut apprendre à être poli avec les commerçants, on dit d’abord bonjour comment ça va, et puis s’il vous plaît aussi. On ne demande pas la salle de bains pour aller aux toilettes, le métro, c’est un tube. Et puis aussi, les gens sont tous minces, les parents écoutent la même musique pop que les mômes dans les pubs, on n’y vend pas de vin ni de Tequila mais de la bière crèmeuse ou du whisky. Et puis c’est là qu’on va commencer à l’appeler Chrissie au lieu de Christine ou Chris.Par contre, où sont passées toutes les filles en mini jupes couleurs flashy et les mecs en costards hyper chics, les Mods, les psychédéliques ? Chrissie est arrivée trop tard pour voir l’Angleterre qu’elle avait rêvée étant ado en regardant les photos dans les magazines. Les Beatles ne sont plus là, les filles sont amoureuses de chanteurs glam rock comme Gary Glitter et Slade mais attention, pas de garçons dans les colocs après 22 heures ! Mais bon, malgré le décalage avec l’Amérique, Chrissie adore la ville qu’elle découvre. Les gens surtout. On peut devenir ami avec quelqu’un en parlant à un arrêt de bus, comme ça ! Et attention, c’est une vraie conversation, pas un étalage de phrases convenues, comme dans son pays d’origine. Non, vraiment, si un Américain à Paris, c’est fait depuis longtemps, une Américaine à Londres, ça commence aujourd’hui. Chrissie va entrer partout, fréquenter et jouer avec les membres des Kinks, des Clash ou futurs Culture Club, bref, elle va être la petite fiancée des punks, autant dire qu’elle ne verra pas souvent son lit.
Ce 22 septembre 1972 est une date que la jeune Christine Hynde n’oubliera jamais. Cela fait plus un an qu’elle a découvert un type extraordinaire grâce à un album : David Bowie. Un album qui parle d’un tas de choses, de littérature et de contre culture, sur une musique à nulle autre pareille … (Life on Mars ?). Elle en parle à tout le monde, y compris ses collègues serveuses, car elle jobbe pour financer ses activités, les études ne l’intéressent plus du tout.Et bien figurez-vous que c’est dans son trou perdu de l’Ohio que David Bowie alias Ziggy Stardust va donner son tout premier concert aux Etats-Unis. La voilà partie avec sa meilleure copine, Sue, pour Cleveland, c’est pas loin, dans la voiture de sa mère. Chrissie, 21 ans à peine, adore les concerts. Elle aime TOUT dans les concerts, y compris l’ambiance avant et après. Et donc, arrivée très tôt et patientant dans le froid, elle entend le groupe répéter quelques morceaux pour la balance. Et peu de temps après, que voit-elle ? David Bowie en Ziggy, immédiatement reconnaissable avec ses cheveux rouges, sortir à pied avec son entourage pour se rendre àl’hôtel.Vêtu d’un blouson vert et un jean sur ses plateformes, il passe à moins d’un mètre d’elle, comme dans un rêve. Puis, au moment de traverser la rue, il se retourne, la voit, semble hésiter, puis regarde de l’autre côté en disant quelque chose. Un de ses gardes du corps, du moins c’est ce qu’elle croit, le plus beau en plus, propose à sa copine et elle, de les accompagner. Chrissie n’a pas à se retourner, c’est bien à elles qu’il parle, il n’y a qu’elles deux  sur ce trottoir. Pourtant avec leurs fringues en laine torsadée, elles n’ont pas le profil de fans de Ziggy.C’est tremblante d’émotion que Chrissie entre dans la suite du groupe anglais. Elle meurt d’envie d'engager la conversation alors, sans regarder Bowie, enfin Ziggy, dans les yeux, elle lui dit que le public de Cleveland va l’adorer s’il chante le titre de Lou Reed et du Velvet Underground qu’ils ont joué à la répétition. Ah, on va peut-être la faire, alors, répond Bowie en plaisantant. Il joue ce titre chaque soir, mais comment le saurait-elle ?L’histoire devient vertigineuse quand il lui demande si elle connaît un chouette endroit pour aller manger, carrément dingue quand elle abaisse le siège passager de la voiture de sa mère pour qu’il monte à l’arrière. David Bowie dans l’Oldsmobile de sa maman, elle rêve !C’est d’autant plus incroyable que ce à quoi Chrissie va assister ce soir-là est un show comme on n’en a jamais vu et qui va influencer des générations de musiciens. Quinze jours plus tard, Chrissie le rejoint sur un autre concert, à Detroit, même extase, et quand la salle se vide, Chrissie reste comme à son habitude pour prolonger la vibration et s’approche de la scène où s’activent les roadies.Allez Chris, faut y aller, dit Sue. Et là, dans le parterre, au milieu du personnel, un grand blond shote dans des gobelets, désabusé. C’est Iggy Pop ! Chrissie est pétrifiée quand il plante ses yeux verts dans les siens. A-t-il deviné qu’elle est sa plus grande fan ? En tout cas, Chrissie ne sortira pas un mot dans la voiture au cours des 100 miles du chemin de retour.
L’actualité nous fait sans cesse tourner les yeux vers l’Amérique. Et les images que nous avons reçues de Minneapolis, Los Angeles ou Chicago ne sont pas sans rappeler les mouvements de la jeunesse des années 60 contre la guerre au Vietnam et pour les droits civiques.Ainsi ce jour maudit du 4 mai 1970 est-il entré dans l’Histoire contemporaine américaine. Nous sommes sur le campus de la Kent State University. Kent est une jolie ville de 25.000 habitants au sud de Cleveland dans l’Ohio, à mi-chemin entre Chicago et Washington. C’est sur les bancs de l’Université de Kent, une petite fac pas très regardante sur ses notes moyennes de secondaire, que la jeune Chrissie Hynde a finalement trouvé la voie de l’enseignement supérieur. En clair, elle ne s’est pas encore fait virer de ses cours, ce qui pour elle, qui n’en touche pas une, pas plus que le strict nécessaire, est un exploit.C’est pour ses parents qu’elle fait des études car elle n’a d’intérêt que pour deux choses : la musique rock et la défonce. Et puis son statut de jeune Américaine qui va, avec des centaines de milliers de ses semblables, changer l’horrible monde des adultes. Ces gens qui ne pensent pas à vivre, seulement à gagner de l’argent, d’en amasser, pour ne rien en faire. Et dans les années 60, c’est aussi un monde qui impose le cauchemar au présent de sa génération en l’envoyant se faire tuer dans l’enfer d’une guerre lointaine qui n’est pas la sienne.Alors elle proteste. Sauf que le Give Peace a Chance de John Lennon, c’est bien gentil, mais c’est pas ça qui va faire entendre raison au président Nixon qui envoie tous ces jeunes au Vietnam et à présent, au Cambodge ! C’en est trop, le 2 mai, les étudiants mettent le feu avec des fusées éclairantes au bâtiment en bois des officiers de réserve sur le campus de Kent. La garde nationale intervient, c’est la pagaille, Chrissie s’en sort de justesse, et oui, elle en est. Mais le surlendemain, lors d’une nouvelle manifestation malgré le couvre-feu imposé, les soldats qui gardent les cendres du bâtiment incendié tirent sur la foule.Des gens tombent, des ambulances arrivent, il y a des morts, entend-elle crier. Chrissie est dégrisée. Elle regarde ces militaires qui sont des jeunes gosses de 19-20 ans, comme elle, et qui ont l’air tout aussi surpris par ces coups de feu. Elle s’assied et reste prostrée, figée, en contestation, quand des mains la saisissent. Et pendant qu’on l’emmène de force, Chrissie se dit qu’elle ne reconnaît plus son pays. Le lendemain, le campus est vidé, les étudiants sont renvoyés chez eux, entassés dans des voitures qui alimentent des bouchons vers Chicago, Philadelphie, New York. Le Sex and drugs and rock’n’roll semble être la solution immédiate face à ce monde qu’elle ne peut plus voir, les sixties qui ont vu fleurir son adolescence sont bien terminées. Et pourtant, au bout de cette errance que vont être les années 70, il y aura les Pretenders.
Je n’aurais pas pu raconter tout ça du vivant de mes parents. Ainsi commencent les mémoires de la voix des Pretenders, Chrissie Hynde, une des plus grandes figures féminines du rock’n’roll, cette musique qui fait vibrer le monde depuis 70 ans.Apparue dans un clip à la toute fin des années 70 en serveuse de coffee shop dans cette Angleterre qui s’apprêtait une nouvelle fois à devenir la vitrine du monde avec à présent, la New Wave, on la croyait logiquement Britannique. Chrissie était en fait Américaine, originaire de l’Ohio, elle vivait en Angleterre depuis six ans avec une longue parenthèse parisienne.Comme Debbie Harry et Blondie, Chrissie est un pur produit du mouvement punk américain de la fin des années 60. Il suffit de citer les noms d’Iggy Pop et de Lou Reed, les deux plus célèbres icônes, pour qu’on comprenne à quel point le rock’n’roll était à l’époque un mode de vie destroy.Et Chrissie Hynde en a été. Sauf que son parcours dans l’ombre a été très long, faisant d’elle un témoin rare et privilégié de cette époque où le punk s’est installé à Londres. Un mouvement que les British vont s’approprier pour le mettre à leur sauce, l’histoire se répétait dix ans après les Beatles et les Stones. C’est vrai, c’est tout juste si les gens savent que cette musique est née en Amérique tellement l’empreinte de groupes comme les Clash et les Sex Pistols a définitivement associé le mot punk à l’Angleterre à coups de God Save the Queen et de London Calling.Pas étonnant donc que la voix de Chrissie Hynde ne soit pas sortie d’un squat de New York mais d’un studio londonien. A la Noël 1979, quand Brass in Pocket passe partout à la radio et à la télé en Europe et en Amérique, elle vit toujours sans le moindre penny. Une coloc à Covent Garden avec un matelas par terre, une guitare, quelques vêtements et un radio cassette, le truc le plus cher qu’elle ait possédé jusque-là. Et encore, un cadeau.Ses colocataires et elle ont reçu un avis d’expulsion, les cartons seront vite faits. Dans quinze jours, ce titre dont Chrissie était la seule du groupe à ne pas vouloir le sortir tel quel, sera N°1 mais rien ne changera. Elle ne s’écoutera pas à la radio, ne se regardera pas à la télé et ne jettera jamais un œil sur le montant de son compte en banque. La célébrité, ce n’est pas pour elle, c’est une cage dorée. Elle, la rockeuse, veut être libre de sortir, prendre le métro, faire la fête avec qui elle veut, quand elle le veut, sans être désignée du doigt le lendemain en découvrant une photo ou un article désobligeant dans la presse. Maman, Papa, je suis désolée d’avoir menti sur ce que j’ai fait durant tout ce temps où j’ai été partie. Je sais que vous étiez fiers de moi. Je regrette la moitié de mon histoire, la seconde, c’est la musique que vous avez entendue …
Il était une fois trois géants de la chanson française. Ce 6 janvier 1969, pourtant, on peut dire que la société dans laquelle ils sont devenus, il y a quinze ans, ces fameux géants n’existe plus.La télévision occupe toutes les soirées de Monsieur et Madame Tout le Monde tandis que leurs enfants écoutent les Beatles et Michel Polnareff sur un tourne-disque dans leur chambre équipée d’un grand miroir en pied. Et oui, la jeunesse de 1969 aime se regarder même si une partie se laisse pousser les cheveux et la barbe dans tous les sens, préférant les peaux de mouton au manteau gris de papa.Franchement, depuis les yéyés au début de la décennie, est-ce qu’on a vu venir ce nouveau courant venu d’Angleterre et d’Amérique ? Les hippies, les rockers, les folkeux, les beatniks qui chantent love, love, love au lieu de trouver du boulot et fonder une famille comme on a toujours fait !Alors, que vont dire Brel, Brassens et Ferré qui se retrouvent pour la première fois ensemble autour d’une table. Le rédacteur en chef du jeune magazine Rock & Folk n’y croyait pas et pourtant, l’interview des trois mythes va bien avoir lieu dans ses colonnes et c’est l'œuvre d’un de ses pigistes. Et d’un photographe, ravi de les avoir pour lui tout seul car pas d’encombrantes caméras de télévision, juste quelques micros. Mais labellisés une grande station périphérique, tiens. Les trois auteurs, compositeurs, interprètes le remarquent en arrivant, adressant à leur hôte un regard en point d’interrogation. Oui, je n’ai pas eu l’occasion de vous le dire mais au départ, comme je viens d’entrer dans la maison comme assistant, je leur avais proposé et ils m’avaient répondu, oui, euh, pourquoi pas, puis plus rien.Et finalement il y a quelques jours ils m’ont dit d’enregistrer, qu’ils comptaient diffuser des extraits dans la semaine. Mais si vous voulez, je les enlève et on en reste au magazine. Brel et Brassens se connaissent depuis leurs débuts mais c’est la première fois qu’ils se trouvent face à Ferré dans de telles circonstances, alors, aucun des trois ne dit quoi que ce soit. On laissera tout comme ça et c’est du bonheur pour la postérité car une telle rencontre, ça n’arrive qu’une fois, comme l’avenir le prouvera. D’ailleurs en s’asseyant, Brassens ne dit-il pas : vous êtes le seul à avoir réalisé ce tour de force.Alors on va parler de tout, on va évoquer la poésie, sont-ils les plus grands poètes de leur temps, ils s’en défendent, ils sont chanteurs, et puis on va parler d’amour, du travail, la solitude, la mort, l’anarchie, la publicité et même, le croirez-vous, des Beatles. Que faites-vous face à un mur ? Jacques Brel répond : je le défonce, Ferré le contourne, Brassens réfléchit. Et Jacques Brel de conclure : en tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’on veut tous savoir ce qu’il y a derrière !
On connaît tous cette image de Brel, Brassens et Ferré, ah vous l’avez déjà en tête, vous la voyez. Elle est en noir et blanc. Il en existe beaucoup d’autres, avec des attitudes différentes et puis des films couleurs captés durant les deux heures qu’a duré cette rencontre aujourd’hui historique entre les trois géants de la chanson française.Mais pour autant sont-elles intéressantes et frappantes, surtout les images en couleurs, rien à faire, ce n’est pas la même chose que celle qu’on a en nous. Celle qu’on a vue partout dans la chambre d’une copine, la salle d’un restaurant, d’un bistrot, d’un centre culturel. Car aujourd’hui, une affiche de récital de Jacques Brel, le portrait stylisé de Léo Ferré sur une pochette de 33 Tours, une photo de concert de Brassens, la guitare posée sur la jambe, ça relève du mythe. Alors que la photo des trois parlant autour de verres de bière, de magazines et de cendriers, c’est trois hommes, simplement. Oui, des hommes qui ont vécu un quotidien comme celui qu’on est en train d’observer : même s’il est d’exception, qu’il a marqué une époque, suscité des passions, écrit une légende, c’est un quotidien quand même.Quand Ferré exprime sa joie d’être enfin face à Brel qu’il n’a fait que croiser jusque-là, il y a la sincérité, l’empathie d’un homme comme les autres : son art est resté au vestiaire, son humanité n’en est que plus touchante. Alors quand ils parlent de la société dans laquelle ils vivent avec l’humour, la poésie et la provocation qui les caractérisent, qu’ils se font rire les uns les autres, se vannent aussi et surtout font part d'énormément d’autodérision, on se dit que vraiment, on ne s’est pas trompé sur les artistes dont on a usé les disques. Que les raccourcis bouleversants dont ils ont truffé leurs textes qui nous ont bousculés avaient un véritable accent de sincérité.Et donc, tout dans cette photo, antithèse du show bizness, sans projecteurs de scène, costume de scène ni maquillage, ramène notre chanson française à ce qu’elle est depuis ses débuts. Elle parle de nous, avec des mots qu’on n’a pas, enfin souvent, sur une partition plus ou moins inspirée.Voilà pourquoi plus d’un demi-siècle plus tard, cette photo nous parle toujours, même à ceux qui n’étaient pas nés, ou pas encore en âge, ou qui n'aimaient pas à l’époque, parce qu’ils étaient branchés au 220 volts sur les Rolling Stones et Pink Floyd. Léo Ferré a parlé d’un moule dans un de ses plus grands classiques. Un moule que certains voudraient faire croire qu’on a cassé après lui, après Brassens, après Jacques Brel. Disons au contraire que le moule de ce genre de solitude qui habitait les trois hommes sur la photo, sur ce poster, n'a jamais existé, sinon, il n’y aurait pas eu assez de place autour de la table.
La photo est connue, celle des trois hommes autour d’une table, Brel, Brassens et Ferré, héros de la chanson française qui se rencontrent durant deux heures dans un appartement parisien, un 6 janvier 1969. La société de cette fin de décennie est complètement chamboulée. Les jeunes parlent de Mao, de Cuba, de la fin du capitalisme, d’une nouvelle ère de fraternité, d’une société où on ne serait plus obligé de se tuer au travail ni de faire son service militaire. La publicité entre partout dans nos vies, les couleurs explosent en flashy, les jupes sont de plus en plus courtes, les mecs se laissent pousser des barbes à la Jésus Christ superstar, bref, les jeunes n’en ont plus que pour les bonnes vibrations.Pourtant, dans cet appartement du VI° arrondissement, rien n’y paraît. Pour peu, on se croirait encore après-guerre, il y a vingt ans, une éternité, pourtant. Ben justement, c’est l’occasion d’en parler de cette société, et puis de la chanson, non ne sommes pas les plus grands, la question les ennuie, les met mal à l’aise. Brel avait bien raison en s’asseyant de dire : Alors, qu’est-ce qu’on va bien raconter comme conneries ?C’est une conversation comme on en aurait eu une au bistrot. Et c’est sans doute ça qui la rend exceptionnelle car c’est Brel, Brassens et Ferré. Imaginez ça aujourd’hui ! Déjà en 1992, on avait réuni Francis Cabrel, Jean-Jacques Goldman, Yves Simon et Alain Souchon, en écho à cette fameuse table ronde. Mais qui, déjà, pour s’en souvenir ? La preuve que ces trois-là étaient des mythes de leur vivant. Brel n’avait que 39 ans, Brassens 47, Ferré 52. La réunion d’une œuvre monumentale et d’une personnalité exceptionnelle est déjà chose rare mais imaginez-en trois autour de la même table. Et trois artistes qui n’ont que faire à ce moment précis de leur égo, de prouver qu’ils sont meilleurs en ceci ou cela que celui assis à côté de lui. Non, il y a cette absence totale de concurrence qui donne un accent de sincérité comme on n’en a entendu que trop rarement voire jamais. Ferré admire Brel et Brassens, il l’avait déjà dit, mais ça se voit, ça se sent durant ces deux heures de rencontre.Brel et Brassens sont copains de galères, celles des débuts, d’avant la reconnaissance du public. Et puis finalement, aucun n’exerce un métier. Ils revendiquent tous les trois être des hommes qui ont eu la chance de ne pas devoir entrer dans le moule d’une société qui broie les personnalités et les rêves d’enfant. Ce sont des gamins lucides, travailleurs, qui donnent de leur personne, allez chanter 300 galas par an loin de chez vous et puis en plus écrire des chansons, faire des disques et donner des interviews. Ce n’est en clair pas trois interviews parallèles mais une conversation de trois copains d’alors, trois copains d’abord qui ont soulevé plus de passion et d’admiration sincères que l’ensemble de tous les réseaux sociaux réunis.
On a tous vu au moins une fois cette photo en noir et blanc dans un magazine, sur un mur : Jacques Brel, Léo Ferré et Georges Brassens engagés dans une discussion qui semble passionnante. Brel et Ferré écoutent, la cigarette à la main, attablés devant des micros, des verres et bouteilles de bière vides, Brassens, tenant son éternelle pipe, raconter quelque chose qu’on voudrait bien partager aussi.La magie d’une photo captant un 60ème de seconde d’une rencontre aujourd’hui historique. Car contrairement à tous ceux qui ont laissé leur nom dans la grande histoire, ceux-là n’ont tué personne, n’ont pas propagé la haine, ni harangué les foules pour le pouvoir. Ils sont tous le contraire. Ils ne sont pas parfaits ni irréprochables, personne ne l’est, mais ce sont des poètes, des musiciens, des chanteurs. Et les plus grands, en ce 6 janvier 1969.Brassens et Brel ont connu leurs premiers succès au milieu des années 50 après avoir écumé, parfois ensemble, les cabarets de Montmartre et de la Rive Gauche pour trois francs et six sous par récital. Et les voilà devenus les idoles d’à présent deux générations. Oh surtout ne leur dites pas ça, ils détestent ce statut qu’ils ont acquis un peu malgré eux.Et Léo Ferré ? Encore moins. Il est de loin le plus libertaire, individualiste et anti-système des trois, ce qui n’est pas peu dire. C’est le plus ancien, aussi. Si Brel aura 40 en avril et Brassens vient de fêter son 48ème anniversaire, Léo Ferré en a 52 ans depuis l’été dernier. Il est né durant la première guerre, lui, et avait déjà 31 ans quand il est monté à Paris, en 1946 pour faire ses débuts dans un cabaret.Alors, même s’ils nourrissent une immense admiration l’un envers l’autre, les voir réunis tous les trois autour d’une même table est de l’ordre de l’impossible. Cela fait des mois qu’un jeune journaliste de 24 ans tente de fixer ce fameux rendez-vous pour un mensuel, tout aussi jeune, Rock & Folk. Le casse-tête ! Brel est sur scène, à Bruxelles, au Théâtre de la Monnaie, rien moins, où il joue sa comédie musicale, L’homme de la Mancha. Mais le voilà à présent à Paris pour y jouer son œuvre qui rencontre un grand succès. L’occasion est trop belle ! Nous sommes fin 1968, il n’y a que des téléphones et des agendas, pas de répondeur, encore moins d’outils électroniques, et le temps passe. Mais ce 6 janvier 1969, ils arrivent, l’un après l’autre, dans l’appartement du journaliste, enfin de sa belle-mère, dans le sixième arrondissement, celui d’un Quartier où le printemps précédent il a régné une atmosphère révolutionnaire. En Angleterre, les Rolling Stones ont été arrêtés par la police, on a vu 2001 Odyssée de l’espace. Dans six mois, des hommes marcheront sur la Lune et 500.000 autres se réuniront à Woodstock, quant aux Beatles, ils joueront fin de ce mois de janvier sur le toit de LEUR propre maison de disques. Les temps changent, cette fois, c’est sûr, que vont en dire ces trois hommes qui n’ont pas la langue de bois, dans l’intimité de cet appartement au cours de ce qu’on pourrait appeler l’interview du siècle ? On aurait voulu y être, pas vrai ?
Je vous ai raconté récemment la photo de Robert Doisneau, et son fameux baiser de l’hôtel de ville, un des posters les plus vendus de l’histoire. Ça vous a fait sourire, vous l’aviez épinglé sur le mur de votre chambre quand vous étiez ado. On pouvait la regarder pendant des heures, hein, cette photo en noir et blanc qui montrait une époque révolue et pourtant, les murs étaient toujours là, intacts, et puis l’amour, surtout.Mais il n’y a pas que le baiser de l’hôtel de ville à avoir fleuri sur nos murs, tenez depuis les années 70, le poster français en noir et blanc le plus vendu, reste cette photo prise en 1969 dans un appartement du VI° arrondissement de Paris. Un appartement qui n’a rien de remarquable, on en est loin, trois hommes qui discutent autour d’une table encombrée, devant une grande fenêtre rideaux et tentures clairs, murs blancs et une porte ouverte sur une pièce plongée dans le noir. C’est le soir, pas de doute, ou alors un mois d’hiver en fin d’après-midi. Et c’est le cas, nous sommes le 6 janvier 1969 dans l’appartement de la belle-maman d’un jeune journaliste de 24 ans nommé François-René Cristiani. Bien sûr qu’elle est d’accord de recevoir chez elle un peu de monde si c’est pour permettre à son beau-fils de publier un article en couverture de magazine.Oh c’est pas Le Figaro, ni Paris Match, non, c’est un mensuel qui n’existe que depuis deux ans à tout casser. C’est pour les jeunes. Mais attention, Rock & Folk, c’est pas Salut les copains, non, ce sont des jeunes de leur temps, mai 68, ça leur parle, ils y étaient. La couverture de leur premier numéro à l’automne 66, c’était d’ailleurs Michel Polnareff, le petit nouveau de la chanson française, un génie. Oui, Rock & Folk c’est la version intello du magazine musical. Quand on y parle des Beatles ou Pink Floyd, c’est pour évoquer leurs textes de dingue et cette musique incroyable qui casse tous les codes. Alors, pourquoi pas une interview commune de Georges Brassens et Jacques Brel ? Brassens va faire sa rentrée à l’automne sur scène et Jacques Brel, qui a abandonné les récitals, fait un malheur dans une comédie musicale, jamais encore ce n’était arrivé à Paris. Génial ! Voilà qui va mettre un peu de beurre dans les épinards, dit François-René, à sa femme en rentrant. Il est seulement pigiste chez Rock & Folk, payé à la ligne, alors être en Une, c’est non seulement incroyable mais surtout, il va toucher plus. Mais enfin, François, tu n’as pas pensé à Léo ?Léo Ferré, le héros des jeunes anarchistes, des mouvements libertaires étudiants, ils sont allés le voir à La Mutualité en mai l’an dernier, l’atmosphère était chauffée à blanc dans la salle. Ils en étaient sortis enthousiastes, le cœur gonflé par la conquête du monde, l’avènement prochain d’une société nouvelle. Comment n’y a-t-il pas pensé ? En plus, il s’entend super bien avec lui, alors oui, ils seront trois. Du moins, on va essayer, ce n’est pas gagné. Mais comment le saurait-il, il n’a pas vu l’émission où Léo Ferré dit récemment que oui, Brel et Brassens, il les a déjà croisés comme ça, mais ce sont les deux seuls chanteurs qu’il aimerait vraiment rencontrer, alors, il regarde la caméra et leur dit, passez à la maison, ça me ferait plaisir de boire un coup avec vous.
Woody Allen et Martin Scorsese en ont fait des classiques du cinéma, Billy Joël et Frank Sinatra de la chanson, les New Yorkais sont d’autant plus attachés à leur ville qu’elle est follement réjouissante par son architecture mais surtout son immense réservoir de rencontres. A New York, une nouvelle histoire vous attend à chaque coin de rue.Et c’est déjà ce que vit le jeune Lenny Kravitz, onze ans, à la fin de l’année 1974 quand sa maman, comédienne, remporte un gros succès au théâtre sur Broadway, qui lui vaut d’être contactée pour jouer dans une sitcom, à Los Angeles. L’audition se passe on ne peut mieux, on lui propose tout de suite le rôle, mais attention, lui dit-on, elle doit bien comprendre qu’elle va jouer la femme du premier couple interracial de l’histoire de la télé, elle va devoir embrasser un homme blanc. Sans rien dire, Roxie sort de son sac la photo de son mari, Sy Kravitz, d’origine russe, le producteur sourit, tout est dit.De retour à New York, la réaction à l’incroyable nouvelle est mitigée pour Lenny qui craint de devoir vivre seul avec un père beaucoup trop rigide : il craint que sa vie se transforme en cauchemar. Roxie a beau le rassurer en lui disant qu’il faudra d’abord passer le cap du premier tournage et de la diffusion du pilote, la nouvelle ne tarde pas à tomber : immense succès public, la saison est confirmée, le départ est donc inévitable.Si Lenny est rassuré d’apprendre qu’il part avec sa mère, il est dévasté par le fait de quitter ses copains alors qu’il va entrer en dernière année de primaire. Il allait enfin être le grand de l’école et voilà qu’il part vers l’inconnu. L’inconnu est en fait la maison de Joan, une de ses cinq marraines, c’est dans un divan lit qu’il va passer ses nuits avec sa mère. Ça ne le dérange pas, il dort avec sa grand-mère Bessie le week-end, non, le problème, déjà, c’est le silence de la ville. Santa Monica, c’est pas Manhattan. Où sont partis les gens ? Se demande-t-il le premier matin. Ici, rien n’est vertical, tout est horizontal, les gens ne vivent pas les uns sur les autres, tout est loin de tout.Sa mère met d’ailleurs une heure et demie, deux lignes de bus, pour se rendre chaque jour au studio. Et là, quand Lenny s’y rend avec elle le premier jour, grosse surprise et paradoxe : l’histoire se passe à New York. Il vient donc de quitter le vrai pour se retrouver dans un décor de gratte-ciel en carton-pâte. Par contre, les enregistrements sont tops. Les acteurs jouent deux fois le même programme, un l’après-midi, un le soir, devant deux publics différents, on choisit la meilleure prise. Ne t’en fais pas, ça ne durera peut-être pas, tu sais le succès à la télé, ça ne dure pas.Mais Roxie, même si elle est new-yorkaise jusqu’au bout des ongles, va bientôt quitter le plan logement provisoire on ne sait jamais chez son amie, car elle va tourner 200 épisodes des Jefferson. C’est Sy Kravitz qui va devoir franchir l’Amérique pour les rejoindre, pour une vie plus confortable, certes, mais la nécessité pour Lenny de se faire à Los Angeles. C’est là qu’il va découvrir Elton John, le skateboard et les tagueurs des débuts du hip hop mais surtout Led Zeppelin sur la cassette d’un copain. Décharge électrique, dernière révélation, le tableau est désormais complet. On devra juste attendre une quinzaine d’années avant le premier album d’un Lenny Kravitzdans lequel on peut, déjà, entendre toute son histoire.
L’enfance de Lenny Kravitz a été partagée entre deux mondes, celui de la communauté juive, du côté de son père, et de la communauté noire caribéenne, du côté de sa mère. Fils unique, il aurait dû se sentir seul mais ça n’a jamais été le cas, que du contraire. Principalement grâce aux cinq marraines que sa mère lui a choisies. Cinq marraines, ça n’existe nulle part ! Ben si. Tout d’abord Cicely, qui a joué au théâtre avec sa mère. Tout comme Shauneille, écrivaine et actrice reconnue, dont l’immense salon a été transformé en centre culturel du mouvement Black Arts. Sa fille et Lenny ont été élevés comme frères et sœurs. La troisième marraine, Diahann, la première noire à avoir reçu le prix de la meilleure actrice de théâtre, a joué au cinéma avec sa mère, aux côtés de James Earl Jones, trois ans avant qu’il ne devienne la voix de Dark Vador. Ça s'appelle Claudine, et c’est à voir. Et puis la marraine de Los Angeles, tante Joan et enfin, tante Joy du Queens. Pour Lenny, c’est son étoile à cinq branches, l’impression d’être très entouré et qui l’empêche de pousser de travers car tout n’aura été que bienveillance et joie de vivre, malgré les malheurs, les problèmes, malgré le fait qu’on est noir et que la vie est une lutte.Au centre de l’étoile, la délicieuse Maman. D’autant plus délicieuse que tous les hommes semblent l’admirer. Et à qui Lenny doit la deuxième révélation de sa vie en l'emmenant un jour à l'Apollo Theatre, le temple de la musique soul à New York. Les voilà en train de remonter la 125ème rue à pied avec le son du rythm and blues qui sort par la porte ouverte de magasins de disques et d'instruments. Le monde se presse devant la salle de concert mais l’ambiance est sereine, à la fête, il va se passer quelque chose de pas banal pour tous ces gens, ils le savent, ça se voit, Lenny le sent quand il s’assied à la cinquième rangée avec sa mère, il ne l’oubliera jamais.Comme le soir où il a vu les Jackson Five, deux ans plus tôt, quand la lumière s’éteint, une ferveur indicible saisit la salle. Mais l’atmosphère de ce vieux théâtre alourdie par la fumée et les projecteurs est différente quand James Brown apparaît sur la scène : le public se lève aussitôt et ne va jamais se rasseoir. On croit sans peine en ce souvenir d’un garçon de huit ans au milieu de tous ces adultes qui tapent dans les mains. Comme il le dira : James Brown ne danse pas en rythme, il EST le rythme, chantant, criant, dansant, tournoyant et finissant à genoux en jouant avec son micro comme le magicien Gandalf avec son bâton pour maintenir la salle entière sous le charme.Après le spectacle, Lenny et sa mère arrivent à accéder aux coulisses. Comment a-t-elle fait ? Il ne s’en souvient pas. Mais par contre, l’image de James Brown en sueur, torse nu, dans sa loge lorsqu’ils passent devant, il ne pourra pas l’oublier, dans les coulisses de cette salle qu’il a lui-même rendue mythique en enregistrant un live mémorable l’année de sa naissance. Et puis Maman lui lance un petit bonjour, James lui répond, au milieu de la pièce remplie de gens. Elle s’apprête à entrer, pour lui présenter son fils, puis devant tous ces gens, elle se ravise et ils sortent par la porte des artistes, à l’arrière du théâtre.
Aimer le même disque que ses parents dans les années 70, ce n’est pas dans toutes les maisons que ça se produit. Le monde entre les deux générations s’est depuis quelques années tellement éloigné que c’en est devenu abyssal, jamais l’expression Le fossé des générations n’a été aussi vraie. Et pourtant, l’album préféré de Lenny Kravitz, 10 ans, est le même que sa mère, il se nomme Innervisions et est signé Stevie Wonder. Comment vous expliquer ? Déjà vous le savez pour l’avoir vécu, à cet âge-là, on est capable d’écouter le même disque cent fois sans s’en lasser. A chaque écoute, on découvre de nouveaux arrangements, de nouveaux instruments. Ce n’est pas un album de chansons, c’est une œuvre d’art. A ce stade, ça devient carrément spirituel, quand Lenny s’assied et regarde le disque tourner, le temps n’existe plus, il est, comme disait Stevie Wonder, dans la paume de Dieu.Et donc, quand au cours de cet été, ses parents l’envoient en colonie de vacances à la campagne, Lenny emporte avec lui la guitare électrique que lui a offert sa grand-mère Bessie. Et comme l’un des jeunes moniteurs en joue, il lui apprend des morceaux et lui fait intégrer la fanfare du camp. Quelle n’est pas la surprise de ses parents de le voir interpréter des morceaux à la guitare avec les autres lors d’une visite organisée. Mais c’est formidable, Lenny, lui disent-ils après, c’est la chose la plus drôle qu’on ait jamais vue.Plus drôle ? Je n’étais pas bon ?Lenny ne leur pose pas la question mais à son retour, une surprise l’attend. Ils l’ont inscrit à des cours de guitare qui se donnent à la Harlem School of Arts. Harlem, c’est pas à côté de Central Park, la maison, alors Maman lui montre comment prendre le bus pour s’y rendre. Vous vous rendez compte ? A dix ans, seul dans les rues de New York, avec sa guitare. Quel sentiment d’être déjà grand. Le rêve de beaucoup d’enfants de l’époque, trop pressés de vieillir pour être indépendants. Celui de Lenny se double du plaisir de jouer de la guitare, correctement, à présent. Bon, c’est vrai que les cours de solfège lui donnent bien du souci, car c’est fastidieux de retenir tous ces signes sur une partition.Mais Lenny a l’oreille. Depuis toujours, il est capable de retenir toutes les notes qu’il entend et désormais, il peut les reproduire sans avoir besoin de les lire. Voilà qui rend plus facile la vie avec un papa, aimant certes, y a pas à redire, mais qui ne supporte pas le désordre et ne comprend pas que son fils ne soit pas comme lui. Son retour du Vietnam après un an de guerre comme journaliste en armes, a été une bénédiction mais à part ça, le Lenny, range ta chambre, bon Dieu !, c’est pénible.Heureusement qu’il y a les sorties entre hommes. Les glaces, les courses, les visites chez les amis, dont le parrain Vinnie n’est pas des moindres. Il aime beaucoup Maman, à qui il fait de splendides cadeaux. Et comment oublier ce soir où, au restaurant, Sammy Davis Jr, le grand crooner, partenaire de Frank Sinatra, entre dans le restaurant où ils dînent et vient directement le saluer en l’embrassant sur les deux joues. Tu vois Lenny, c’est pas juste parce qu’on a fait le Vietnam, tous les deux, non, ton parrain Vinnie sera toujours là pour toi.
Madame demande ce que tu chantes, Lenny ?Le petit Lenny regarde, étonné, sa grand-mère Bessie tournée vers lui. Puis croisant le regard interrogateur de la caissière du supermarché, il répond que c’est du Tchaïkovski.Tchaïkovski ? Mais où as-tu entendu ça?Lenny explique alors qu’il s’agit d’un air diffusé par un de ses jouets. Comment expliquer à cette dame qu’il a beau être noir, le jouet lui a été offert par son grand-père juif russe, tailleur à Brooklyn. Nous sommes dans les années 60, il y a quelques mois encore, dans une grande partie des Etats-Unis, les noirs n’avaient pas le droit de s’asseoir avec les blancs.Mais c’est une mélodie très compliquée à retenir pour un enfant de son âge. Votre petit a un don, dit la caissière à la grand-mère. Lenny hausse les épaules : mais bien sûr que c’est de son âge, ça lui est très facile de retenir les musicals de Broadway, les symphonies de Beethoven, les Beatles, James Brown, il mémorise toutes les musiques qu’il entend.Tout aurait pu en rester là. Les enfants que nous avons tous été ont un rapport privilégié avec la musique, comme avec le dessin. Mais quelques jours plus tard, la vie de Lenny Kravitz, cinq ans, va basculer. Nous sommes en 1969 quand il entend ceci : I want you back. Avec leurs cinq premiers singles N°1, les Jackson Five sont plus qu’une révélation pour Lenny. Comme il le dit lui-même, c’est une chose de dire que vous aimez un groupe, c’en est une autre d’affirmer qu’il a changé votre vie. Car imaginez le petit Lenny, à présent six ans, devant le poste de télé à regarder les Jackson Five avec leurs tenues psychédéliques hyper colorées jouant et dansant une chorégraphie très élaborée. Avec bien sûr, au centre, un petit bonhomme qui fait beaucoup moins que son âge, onze ans. Et Michael, c’est pas juste un enfant auquel les autres mômes peuvent s‘identifier, c’est un prodige du niveau des adultes. Du jamais vu. Du moins dans le monde de la pop music.Et donc, vous le voyez l’enfant des Kravitz foncer dans leurs affaires pour en tirer des bottes, des écharpes et se planter devant le miroir sapé comme un Jackson ? Pardon, en tenant un grand feutre en main en guise de micro, C’EST un Jackson. Le sixième ! D’ailleurs il l’a écrit dans son cahier d’école, son nom est Lennie Jackson, le frère perdu de Michael.Alors, le jour de son anniversaire, quand son père vient le chercher à l’école, ce qu’il ne fait jamais, c’est pour l’emmener à un concert à Madison Square Garden, la grande salle aux 20.000 sièges. Et pourtant, ils sont assis au premier rang, juste devant la scène. D’ailleurs, quel brouhaha quand vient s’asseoir derrière eux Aretha Franklin, avec tout son entourage. Et puis boum, la lumière s’éteint et Lenny assiste à son premier concert live. Le groupe s’appelle les Commodores, il ne les connaît pas mais c’est formidable de les voir tous jouer. A la fin, croyant le spectacle terminé, son père lui dit que non, c’est juste la première partie. Les gens tapent du pied, une folie débordante saisit toute la salle autour de lui quand les Jackson Five déboulent sur scène. Lenny exulte, c’est mille fois mieux que sur son disque, avec Michael, juste devant lui. Sy Kravitz est venu avec son appareil sachant ce que cela représente pour son fils. Plus d’un demi-siècle plus tard, la photo est toujours là sur son mur. Il est de ces moments où notre avenir s’écrit dans le présent, et ce n’est pas tous les jours.
Nous sommes à Manhattan en 1963. Dans le quartier de l’Upper East Side exactement, un endroit où aujourd’hui le plus petit logement est hors de prix. Mais ce n’est pas le cas à l’époque, c’est là que vit Sy Kravitz, 39 ans, divorcé et deux enfants, journaliste producteur sur NBC, quand il entreprend de plaire à Roxy Roker, cinq ans plus jeune que lui, célibataire et assistante d’un des grands directeurs de la chaîne.Roxy n’est jamais sortie avec un blanc. Mais ce n’est pas cela qui la retient au début, quand elle imagine que ce Juif d’origine russe va avoir bien du mal à faire accepter à sa famille, une Goy chrétienne et noire de peau. Non, ce qui l’inquiète, c’est d’entretenir une relation avec quelqu’un du même bureau. Et puis, il est un peu inquiétant ce type, qui d’après ce qu’elle a compris, n’a plus aucun contact avec ses filles. Mais bon, il lui plaît, il l’emmène à des concerts de jazz mais aussi au théâtre, à Broadway, elle qui est diplômée de l’Université Shakespeare en Angleterre et comédienne à ses heures. Et surtout, il la soutient, enthousiaste, en venant la voir jouer, le soir, quand elle interprète sur une scène du Off Broadway, une pièce d’avant-garde que seule une élite new-yorkaise semble apprécier.Le mariage a lieu dans l’intimité. L’absence des parents de Sy est remarquée, ils ne reviendront qu’avec la naissance de leur enfant, qu’ils ont prénommé Leonard Albert, mais que tout le monde va très vite appeler Lenny.Si New York est déjà la ville rêvée pour le monde entier, le pâté de maisons où il grandit, et qui est longé par Central Park, n’est pas encore le plus glamour de Manhattan, même s’il est déjà chic. Mais les fenêtres du petit appartement loti dans une ancienne maison de quatre étages, j’allais dire seulement, donnent sur un mur. Lenny occupe l’unique chambre, ses parents dorment dans un canapé lit, dans le living, ce qui leur permet de recevoir leurs nombreux amis, sans le réveiller.Car oui, si Lenny vit une enfance très particulière, avec d’une part une famille juive russe et d’autre part, une noire américaine chrétienne, ça ne lui pose aucun problème, c’est une évidence. Le fait que les murs du domicile de ses parents soient recouverts de livres et de disques de jazz doit y être pour beaucoup. On peut vivre dans un petit espace avec l’esprit grand ouvert. Lenny garde d’ailleurs un beau souvenir d’une manifestation pour la paix au Vietnam à laquelle il ne comprend pas grand-chose. Assis sur les épaules d’un membre de sa famille, il éprouve un tel sentiment de sécurité au milieu de tous ces gens, lui qui se trouve au carrefour de deux mondes qui ne communiquent pas entre eux, ou si peu. Entre les squats pourris des frères noirs qui sortent sapés comme des princes avec leurs pantalons pattes d’eph et chaînes en or, et les boucheries casher, synagogues et boutiques de tailleurs, Lenny grandit dans le monde des grands-parents. On devine de quel côté sa musique vient. Mais pourtant, c’est bien le grand-père Kravitz qui lui met son premier micro en main, celui du magnétophone dans lequel il chante, à ses heures perdues.
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