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Chemins d'écriture
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Chemins d'écriture

Author: RFI

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«Écrire, c'est être», aiment dire les écrivains d'Afrique et de la diaspora. Ils sont poètes, romanciers, dramaturges, slameurs, certains ont même été des footballeurs «recyclés» en écrivains. D’autres ont, plus banalement, quitté la politique pour se consacrer à l’écriture. «Chemins d’écriture» met à l’honneur les parcours de ces écrivains d’hier et d’aujourd’hui. Comment sont-ils devenus écrivains ? Quel rôle leur famille a-t-elle joué dans leur choix de la plume comme arme d’affirmation de soi et de leurs pensées les plus intimes ? Qui ont été leurs modèles ? Pourquoi écrivent-ils  ?

245 Episodes
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Avec son nouveau roman, Irina, un opéra russe, paru cet automne, le Franco-Algérien Anouar Benmalek poursuit son exploration de romance et d’effusions sentimentales en temps de répressions et de violences politiques. Dans la plus pure tradition des grands romans russes, l’écrivain raconte dans cet opus l’épanouissement d’un amour passionnel dans l’ancienne Union soviétique des années 1980, sur fond des révélations sur les ténèbres staliniennes. Puissant et poétique. Leningrad 1981. « Sais-tu à quelle condition j'accepterais d'endurer l'éternité du paradis ? Seulement, si, par extraordinaire, Dieu avait la somptueuse idée d'y construire, non loin de la grande bibliothèque de l'Arbre de la Connaissance, un opéra tout plein de dorures avec au programme les artistes lyriques les plus doués depuis Ève. La première prima donna. » Irina ajouta à voix plus basse, avec un sourire de convoitise : « Et mieux encore, si le maître des lieux poussait l'indulgence jusqu'à porter mon nom sur l'affiche et à m'autoriser à répéter autant de fois que je souhaite afin d'accéder à la splendeur de la voix absolue... » Ainsi s’ouvre Irina, un opéra russe, le nouveau roman du Franco-Algérien Anouar Benmalek. C’est un récit d’une grande intelligence narrative, de près de 500 pages où se mêlent romance intime et fresques historiques, sexe, musique et violences, sur fond de quête de bonheur perdu. Auteur de nombreux romans, Anouar Benmalek nous a habitués à sa plume tragique qui explore la vérité de l’humain au cœur des violences de l’histoire, à travers sa fiction campée. Tantôt chez les Aborigènes en Tasmanie victimes de génocide (L’enfant du peuple ancien, 2000), ou dans les camps des réfugiés palestiniens pendant la guerre civile libanaise (L’amour loup, 2002), mais aussi chez les Hereros décimés par la colonisation allemande (Fils du Shéol, 2015) ou encore au sein de la communauté morisque dans l’Andalousie médiévale (O Maria, 2006). Irina, opéra russe, son nouveau roman ne déroge pas à la règle. Il nous plonge dans les tragédies de l’histoire russe postrévolutionnaire, dans ses fracas et ses tumultes, ce qui n’exclut pas l’admiration pour la civilisation russe millénaire, comme le dit si bien Anouar Benmalek : « Ce pays est grandiose, extraordinaire par tous les aspects, par sa beauté, son immensité, sa littérature et aussi par l'étendue des crimes qui ont pu être commis pour faire naître l'homme soviétique nouveau. La Russie a eu beaucoup d’influence sur moi. Je crois que ce qu'on pourrait appeler ma vocation d'artisan romancier vient de cet éblouissement que m'a fait la grandeur de ce pays. Grandeur en tout, c'est quelque chose qu'on résume assez facilement par l'âme russe, chose qui est un vocable un peu trop facile, mais il y a quand même un peu de ça. » Les années russes L’écrivain aime revenir sur ses années russes et raconter comment son séjour entre Odessa, Kiev, Moscou et Léningrad dans une Union soviétique qui n’avait pas encore dit son dernier mot, a profondément marqué son imaginaire. C’est en 1978 qu’il a quitté l’Algérie, son pays natal, et a débarqué dans l’ancienne Union soviétique, avec une bourse du gouvernement hôte en poche pour préparer un doctorat en mathématiques. Anouar Benmalek : « Je venais d’une petite ville provinciale que j’aime beaucoup, Constantine. Je ne connaissais quasiment rien au monde. Et là-bas, je tombe dans le fracas de l’histoire et de la culture, et de la musique, et de la littérature et de la poésie. Quand on m’a donné la bourse pour l’URSS, je me rappelle, on était deux à l’avoir. On ne savait pas à l’époque s’il fallait pleurer ou en être content. Mon collègue, lui, a refusé d’y aller, mais moi j’y suis allé parce que je n’avais pas assez de piston pour partir ailleurs. Mais a posteriori, je n’ai jamais regretté d'y être allé. J’ai beaucoup beaucoup aimé être en URSS. » Irina, un opéra russe Le roman s’inspire de l’expérience russe de l’auteur. L’étudiant étranger s’appelle dans ces pages Walid, principal protagoniste de l’histoire. Il est le double de l’auteur à la fois par ses origines et par sa sensibilité. Lui aussi étudiant, il prépare une thèse, à la différence près que ses recherches ne portent pas sur les mathématiques, mais sur l’histoire et plus précisément sur l’expédition en Égypte de Napoléon. Amoureux de l’histoire mais aussi de l’art occidental, Walid profite de son séjour en Russie pour visiter les musées et les monuments. Un matin, en faisant la queue à l’entrée du musée de l’Ermitage, son chemin croise celui de la belle Irina Rostova, par le plus romanesque des hasards. C’est le début d’une histoire d’amour passionnelle entre la talentueuse soprano qui ambitionne de faire carrière dans l’opéra lyrique et le bel Algérien. Le roman est bâti autour de leur amour-passion qui survivra à leur séparation lorsqu’à la fin de ses études, Walid est contraint de quitter la Russie. Au terme de 40 années d’absence, il revient fouler la terre russe dans l’espoir de retrouver son Irina. Brutalités et rédemption Construite comme un opéra avec une ouverture et un final dramatique, le récit ici se partage entre passion, tragédie et drames historiques. La dimension historique est incarnée par un certain Vladimir, le grand-père tendrement admiré d’Irina. C’est lui qui a donné à sa petite-fille le goût pour la musique, mais se révèle avoir été un bourreau pendant les années sombres de la dictature stalinienne. C’est un tournant dans la vie d’Irina, sa découverte du rôle terrible et cynique joué par son grand-père dans les années 1930 au Kazakhstan, où il fut le bras armé du dictateur et fit régner famines, répressions et moult brutalités sur le peuple kazakh. À partir de ce moment, elle va abandonner sa carrière qui s’annonçait radieuse pour essayer de racheter les crimes de son aïeul. Les 40 années d’éloignement n’ont pas été un long fleuve tranquille pour Walid, non plus. Prisonnier d’un mariage de raison, victime lui aussi des épreuves de l’histoire lorsque l’Algérie s’enflamme dans les années 1980 et dérive vers la guerre civile sous les coups de boutoir des islamistes, l’Algérien vit dans le ressassement de ses souvenirs d’un Éden perdu. Pourra-t-il regagner l’Éden, reconquérir son Ève et colmater les brèches créées par l’éloignement et la séparation : telles sont les questions auxquelles répond le final explosif du roman, dans le plus pur style des pièces d’opéra. Avec Irina, un opéra russe, le Franco-Algérien Anouar Benmalek signe un grand roman des temps modernes, puissant et poétique, dans les pages duquel le réalisme social se mêle au merveilleux du quotidien, dans la veine de la tradition des Tolstoï, Pouchekine, Boulgakov et autres grands romanciers russes. Irina, un opéra russe, par Anouar Benmalek. Editions Emmanuelle Collas, 475 pages, 22,90 euros.
Le « Shakespeare » de la littérature swahili est le surnom que ses admirateurs donnent au romancier tanzanien Shaaban Robert. Considéré comme le père de la littérature swahili, l’homme est peu connu dans les pays francophones. Son roman Kusadikika qui vient de paraître est le deuxième livre de l’écrivain qu’on peut lire en français. Ce conte philosophique met en scène une réflexion, à la fois grave et ludique, sur le devenir de la société tanzanienne et sa renaissance, au terme de longues années de colonisation. Entretien avec Nathalie Carré et Aurélie Journo, traductrice et spécialiste de la littérature swahili. Comment est née l’idée de traduire en français Kusadikika, le pays « sur parole » du Tanzanien Shaaban Robert ? Nathalie Carré : Au départ, ce projet était une commande de l'Alliance française de Dar-es-Salam, mais il s’inscrivait dans un cadre plus large, celui du gouvernement tanzanien de republier les œuvres de Shaaban Robert, considéré comme le père des lettres swahili modernes. Né en 1909, l’écrivain est mort en 1962. En 2012 déjà, le pays avait commémoré le cinquantenaire de sa mort, et à cette occasion, il y avait déjà eu plusieurs publications, surtout par des maisons d’édition britanniques car le pays était alors encore sous le joug colonial. Le projet de rééditer l’œuvre de l’écrivain a été confié à Mkuki Na Nyota, qui est une très belle maison d'édition en Tanzanie et qui travaille beaucoup avec l'Alliance française. Ensemble, elles ont eu envie de republier Kusadikika en français. Donc, nous, on n’a pas choisi le texte à traduire, on nous l’a amené. L’idée était à la fois de proposer une nouvelle édition de ce classique, enrichie par le travail de deux artistes : Patrick Bebey, qui a composé la musique qui accompagne le texte et qui est accessible à l’aide d’une application, et Patrick Singh qui est dessinateur-peintre et qui est l’auteur des illustrations splendides effectuées pour cette édition spéciale. Le texte a aussi été republié en swahili dans une édition spéciale, toujours avec de la musique et des illustrations.  Le swahili est considéré comme lingua franca de l’Afrique orientale. Quels sont les pays où cette langue est couramment parlée ? Aurélie Journo : Historiquement, le swahili se parlait sur toute la côte orientale de l'Afrique, mais qui progressivement, grâce aux commerçants, a pénétré à l'intérieur du continent, jusqu'au Congo. Aujourd’hui, elle est la langue véhiculaire dans de nombreux pays, notamment au Kenya, en Tanzanie, au Congo, en Ouganda, et c’est aussi une langue très, très apprise dans d'autres pays africains, en Afrique du Sud, au Ghana, par exemple. Du coup, le swahili est souvent considéré aussi comme une langue panafricaine. À quelle date peut-on situer l’émergence de la littérature en swahili ? Nathalie Carré : Les premières œuvres dont on a gardé la trace sont des œuvres manuscrites. Il s’agit essentiellement de la poésie. Ce sont les premières traces de littérature swahili, très influencée par la littérature arabe parce qu’on a traduit très tôt des textes de l'arabe vers le swahili. Par exemple, l'épopée la plus célèbre et dans laquelle, selon les historiens, se cristallise pour la première fois l'identité swahili, c’est l'épopée de Fumo Lyongo, qui daterait du XIIIᵉ siècle. Elle s'est transmise oralement. On l’a transcrite à partir des copies manuscrites datant du XIXᵉ. Son style se caractérise par un mélange à la fois de formes dites « traditionnelles » ou « classiques », héritées de l'arabe, avec un fond bantou et des thématiques propres à la culture swahili. Il y a des chansons d'auto-glorification, ce qui relève vraiment de la tradition bantou. Les premiers textes écrits sont difficiles à dater, mais ils sont en adjami, c'est-à-dire rédigés avec l'alphabet arabe. Ensuite, sous la colonisation britannique, on a assisté à une standardisation du swahili, qui est favorisée par les autorités coloniales parce que c'est une langue unificatrice. On va basculer progressivement vers l'alphabet latin et la colonisation va mettre en place aussi de nouveaux genres en prose. Puis, l’arrivée des premiers romans sous l’influence occidentale. On peut dire, comme pour Malherbe, « Et Shaaban Robert vint ». Il est aussi appelé le Shakespeare de la littérature swahili. Quelle place ce dernier occupe-t-il dans la littérature swahili moderne ? Nathalie Carré : En effet, Shaaban Robert a beaucoup œuvré pour la standardisation du swahili. En 1946, il est entré dans l'East African Swahili Committee. Il a beaucoup fait aussi pour que cette langue soit reconnue. C’est pour ça, entre autres, qu'on le considère un peu comme le premier écrivain moderne de la littérature swahili. Il y a eu dans son sillage une foultitude d’écrivains, notamment un certain Eurphrase Kezilhabi qui a créé une poésie swahili affranchie des maîtres traditionnels. Ce poète est aussi considéré, avec Shaaban Robert, comme un monument des lettres swahili. La relève est venue avec la jeune génération d’écrivains post-coloniale, qui sont nombreux et talentueux. Les livres de Shaabane Robert, pour leur part, sont entrés dans le cursus scolaire. C'est quelqu'un qui reste important, en effet.  Aurélie Journo : Shaaban Robert était un auteur prolifique, avec plus de 22 livres à son actif. De par la variété des styles et des genres qu'il a abordé dans ses écrits. Il a créé le premier corpus de littérature swahili moderne qui a été une source d’inspiration majeure pour les jeunes écrivains venus après lui. On lui doit l’établissement du swahili comme langue littéraire moderne. L’homme a écrit aussi bien de la poésie que de la prose, des contes, une autobiographie, une biographie, et des textes théoriques sur la langue elle-même. Et, enfin des poèmes qui sont perçus comme une sorte de défense et d'illustration du swahili. Que raconte Kusadikika, l’ouvrage que vous venez de traduire ? Aurélie Journo: C'est un texte très court, très ramassé, composé de six chapitres consacrés aux voyages de contrée en contrée de six émissaires envoyées d’est en ouest, du nord au sud, pour s’imprégner de différentes manières de vivre et de gouverner. Le livre est construit comme un récit emboîté, où on entend la parole rapportée du personnage principal, Karama, qui est le conteur de ces récits de voyage. Les récits des émissaires permettent de déplacer le regard et de repenser le pays à partir des exemples puisés chez d’autres peuples. Nathalie Carré : Pour moi, Kusadikika n’est pas un roman, mais plutôt un conte philosophique. Shaaban Robert utilise les moyens de la fiction pour interroger le réel. Aurélie Journo : Le récit de Shaaban Robert s'ancre dans la tradition de l'oralité, puisqu’il met en scène la figure du narrateur qui raconte. Il s’agit de Karama, accusé dans le procès qu'on lui fait pour avoir introduit l'enseignement du droit. L’intrigue est située dans un cadre merveilleux, en l’occurrence dans les cieux. Karama prend la parole pour se défendre six jours durant, au cours desquels il raconte les expériences rapportées par les émissaires envoyés dans six directions. C’est à travers ces récits rapportés par Karama que vont s’élaborer petit à petit les fondements d’une utopie à construire, qui servira de modèle pour une société juste dans laquelle le droit règne et où le peuple est respecté par ses dirigeants. Nathalie Carré : C'est surtout l’histoire d’un homme qui se dresse contre les puissants pour critiquer sa société en confrontant son regard à d'autres façons de vivre. Karama souhaite que le droit s'applique dans son pays où les lois sont malmenées. Ce qui m'a beaucoup plu, en traduisant ce texte, c'est sa dimension allégorique. On peut trouver la démarche de Karama assez naïve en fait, mais elle réaffirme la nécessité de retourner aux racines du droit. L’auteur rappelle que les citoyens ont le droit de réformer les lois si celles-ci s’avèrent mauvaises, si elles sont déposées dans les mains de personnes qui en font un mauvais usage. J’ai trouvé que les propos de Shaaban Robert résonnent vraiment avec ce qui se passe dans nos sociétés. Le livre fait triompher le sens du collectif et dénonce les sociétés où une certaine élite concentre les pouvoirs en ses mains et en abuse pour faire avancer ses propres intérêts. Que signifie le titre Kusadikika ? Nathalie Carré : En fait, ce nom vient du verbe « croire ». Kusadikika est le nom de la capitale du pays fictif dans le récit et il signifie en swahili les choses qui doivent être crues. D’où le sous-titre : « Le pays du sur parole ». On croit sur parole. Au lecteur de décider si c'est bien ou pas. À part Kusadikika, quels sont les autres livres de Shaaban Robert qu’on peut lire en français ? Nathalie Carré : L'autobiographie de Shaaban Robert intitulée simplement Autobiographie d’un écrivain swahili (Karthala 2010) a déjà été traduite. Mais, c'est en effet la seule œuvre disponible en français de cet auteur. Nous venons de traduire Kusadikika, qui était une commande. J'ai été vraiment ravie de le redécouvrir. Mais moi, j'aimerais bien que soit traduite aussi la biographie que l'écrivain a consacrée à la reine du Taarab sur la côte ouest africaine, Siti Binti Saad. Elle était née fille d'esclave. Mais elle a chanté avec Oum Kalsoum, avec qui elle était partie enregistrer en Inde. Il reste plein de choses à traduire de Shaaban Robert : sa poésie par exemple. Cela représente un gros travail, mais sans doute passionnant. L’écrivain a rédigé en vers, son expérience de la Seconde Guerre mondiale. Voilà un homme qui est un citoyen britannique à l'époque de la rédaction de ses écrits sur la guerre. Ce texte retraçant l’histoire du conflit mondial, vu de la côte est-africaine, est un document exceptionnel. Peut-on dire qu’en sa qualité de pionnière de lettres swahilies contemporaines, l’œuvre de Shaaban Robert a permis d’asseoir les thèmes et les tendances de fond de la littérature swahilie ? Nathalie Carré : La littérature swahili est une littérature qui a pour ambition de fair
Lame est une comédienne montante, influenceuse, égérie des marques, au corps flamboyant, désiré, sexualisé. Elle est l’héroïne d’Aval, un premier roman à l’écriture incandescente, tiraillé entre le dilemme hamletien de « To be or not to be ». Ce premier roman remarquable, remarqué, est signé Sephora Pondi. Originaire de Douala, mais née dans la banlieue parisienne, Pondi ressemble à son personnage. Elle est aussi actrice, transfuge de classe, ambitieuse, talentueuse. Entretien. RFI : Avant d’être romancière, vous vous êtes fait connaître comme actrice, scénariste. Comment êtes-vous venue au théâtre ? Sephora Pondi : Mes premiers pas dans le théâtre remontent à l'enfance. J'habitais dans une ville où il y avait une MJC, comme dans beaucoup de villes de banlieue parisienne et d'ailleurs. C'était très, très précieux d'avoir ces endroits, ces centres aérés, les MJC, les bibliothèques, les médiathèques, tout ce que le service public peut fournir comme facilités. Des facilités particulièrement précieuses pour une enfance comme la mienne, qui avait besoin d'évasion. C'était vraiment en le faisant que je suis venue au théâtre. Et puis après, le théâtre a disparu de ma vie pendant plus de dix ans. C’est ensuite au lycée qu’il est réapparu, à l’initiative d’une surveillante, devenue depuis une amie. Elle a ouvert une classe de théâtre au lycée et j'en ai fait partie. Et disons que le charme a opéré. J’ai lu dans un entretien que vous avez accordé que votre intérêt pour le théâtre est née de votre rencontre avec Stanislas Nordey, l’immense metteur en scène. Racontez-nous. Oui, en effet, cela s’est passé quelques années après, j’avais alors entre 19-20 ans. Je me suis retrouvée un soir au Théâtre de la Colline où j’étais allée voir un spectacle qui s'appelle Par les villages de Peter Handke, qui était mis en scène par Stanislas Nordey. La pièce m'a coupé les jambes, vraiment. Je sanglotais sur mon siège. Vraiment, j'étais dans un état de transe, je trouvais ça fantastique. Enfin bref, j'ai trouvé ça merveilleux. C'est comme ça que tout a commencé. Vous signez avec Avale un premier roman remarquable et remarqué. Quand on est comédienne comme vous, qui plus est pensionnaire de la Comédie-Française, trouve-t-on facilement le temps pour écrire ? Il se trouve qu'il y a quand même plusieurs personnes de la troupe qui ont réussi. Mais je me demande comment elles font, parce que moi, personnellement, je n’ai pas dormi la nuit. Il faut trouver des subterfuges. Votre subterfuge à vous a été d’écrire la nuit, si je comprends bien ? Absolument. Je pense que ça se sent dans les lignes, que c'est vraiment un roman de nuit. D’où sans doute ce goût pour le thriller… Absolument, oui. Le sujet était là depuis le début. Je savais qu'il allait être question d'une jeune femme qu'on avale ou qu'on dévore, et évidemment il était question de la menace qui justement va la dévorer. A l'origine, c'était un texte de théâtre que je voulais écrire, un monologue de théâtre sur une actrice engloutie par une foule et qui racontait post-mortem comment elle s'est retrouvée dans la bouche de milliers de personnes. Et finalement, cette menace s'est matérialisée en un seul homme, qui s’appelle Tom dans le roman. Des thrillers, vous en avez beaucoup lus ? Mon goût pour les thrillers est né, entre autres choses, de ma fascination pour un épisode de South Park qui est une série animée, qu’avec certains de mes amis, on regardait beaucoup quand on était au lycée. Dans cet épisode, Britney Spears était au cœur d'une sorte de complot mystico-politique. Elle était traquée par des villageois qui voulaient la sacrifier pour faire repartir les moussons. Et j'avais trouvé ça fascinant. D’autant qu’il y avait tout un imbroglio complètement délirant à l'image de South Park, autour de l'idée que Britney Spears puisse être la victime d'un sort, d'une malédiction ancienne qui la rendrait à la fois extrêmement désirée par le monde entier et en même temps, cela la mettrait complètement en danger. Cette histoire m'a fascinée et j'ai donc tourné autour de cette thématique-là pendant plusieurs années. C'est un peu le point de départ de l’Aval. Aval est un roman de prédation et d’apprentissage de la vie. Ce qui frappe au premier abord, c’est le renversement des rôles entre barbarie et civilisation, blanc et noir. L’anthropophage n’est pas celui qu’on imagine… Tout à fait. Oui, il y a tout un imaginaire raciste autour d'une pseudo- anthropophagie des personnes noires, et j'étais heureuse de déplacer la prédation hors du corps attendu. Pour le coup, l'inspiration m'est un peu venue du film de Jordan Peele qui s'appelle Get Out, qui est un de mes films préférés. On y suit un jeune homme, photographe afro-américain new-yorkais, qui part dans la famille de sa nouvelle compagne, qui se trouve être blanche, et il se rend compte qu’il est au cœur d'un cercle de personnes très malfaisantes qui ont envie de lui enlever ses yeux, de lui enlever sa force de regard qui est essentielle puisqu'il est photographe. Et cela, que la prédation soit de ce côté-là, cela me plaisait énormément. Et il y a aussi effectivement, la question de la couleur de la peau. J'étais contente de l’aborder sous une forme symbolique, allégorique. J’étais heureuse de ne pas être littérale et premier degré, parce qu'il fallait que ça reste de la littérature quand même. Avec Avale, vous n’avez pas voulu non plus donner un roman autobiographique, même si votre protagoniste a quelque chose de vous. Vous préférez dire que Lame et Sephora Pondi sont « au même endroit ». Cela mérite une explication.   Cela voulait dire qu'on était au même endroit et dans les mêmes questionnements par rapport au fait de à la fois donner son image et en même temps d'avoir peur qu'on nous la dérobe. J'estime que je fais partie des gens qui sont relativement protégés du danger d'être de la marge, d'être noir, d'avoir un physique comme le mien, pour avoir grandi plutôt dans des villes populaires. Mais ça m'intéressait d'ailleurs d'aller chercher le côté lumineux de la force par rapport à ces questions-là. Toutes ces spécificités font de Lame un être attirant et pas un être repoussé. C'est important pour moi de rendre un personnage noir désirable et pas seulement ostracisé ou rejeté. Pourquoi écrivez-vous, Sephora Pondi ? Parce que ça me fait… parce que ça me rend verticale ! Avale, par Sephora Pondi. Éditions Grasset, 224 pages, 20 euros.
Franco-Algérienne, Aïda Amara est journaliste. Avec ma tête d’arabe est son premier roman. Le soir du 13 novembre 2015, Aïda Amara, prenait un café avec ses amis à Paris, sur la terrasse du restaurant le Petit Cambodge lorsque les terroristes ont ouvert le feu. La suite, c’est l’Histoire avec un grand « H ». Pour Aïda Amara, le traumatisme de l’attentat a rouvert des plaies psychiques profondes, conduisant la jeune femme à s’interroger sur sa condition franco-algérienne. Le poids de l’événement l’oblige à se reconstruire morceau par morceau, puisant sa force dans le récit des combats de sa famille dans l’Algérie coloniale et celui de leur traversée de la guerre et de ses abominations. En cinquante brefs chapitres, organisés comme autant de sketches partagés entre l’Algérie et Paris, le passé et le présent et le tragique et l’ironique, Aïda Amara raconte sa quête identitaire qui la conduit de la survie à la renaissance. Une romancière est née. Entretien. RFI : Vous livrez avec votre roman Avec ma tête d’arabe un magnifique texte sur l’identité, l’identité franco-algérienne, comme l’attestent les pages que vous y consacrez à Ménilmontant où vous avez grandi. On pourrait peut-être commencer cet entretien par la lecture d’un bref passage tiré de cet extrait ?  Aïda Amara: « J'ai grandi dans le 20ᵉ arrondissement de Paris, à Ménilmontant, comme l'a si bien chanté Maurice Chevalier. C'est là que j'ai laissé mon cœur. C'est là que je viens retrouver mon âme. Ménilmontant et le vingtième font partie intégrante de mon identité. De la même façon que ma mère vient d'Annaba et mon père d’Ihitoussene. Je viens de Ménilmontant, petit village parisien qui m'a toujours protégé du racisme. Les équipes éducatives et les associatifs que je fréquentais souvent avec mon père, utilisaient tous le même terme pour désigner les jeunes du quartier : " les enfants ". Quand ils se sentaient d'une humeur plus titi parisien, c'était : " les gamins ". Je n'ai jamais retrouvé une telle mixité ailleurs. Dans les autres arrondissements populaires parisiens, d'une rue à l'autre, l'ambiance change radicalement. Mais dans le vingtième, noirs, arabes, juifs, musulmans, asiatiques, blancs, bourgeois ou prolétaires, on vit ensemble. Tout n'est pas rose, bien sûr, mais tout le monde y partage un sentiment d'appartenance envers ce quartier. » Merci pour cette lecture. La question d’identité apaisée traverse de long en large les 250 pages de votre ouvrage. Pourquoi ne pas avoir commencé par Ménilmontant plutôt que par les terribles attentats du Bataclan perpétrés par ceux que vous appelez « nos monstres » ? Je n'ai pas commencé par Ménilmontant, parce qu’en fait, la Genèse de ce roman, c'est une déflagration dans ma vie, ce sont les attentats du 13 novembre et c'est cet événement qui va en fait me faire exploser et me lancer dans cette quête de tous les petits morceaux de mon identité au sens large du terme. Je commence par les attentats pour cette raison, parce que c'est l'an zéro. C'est à ce moment-là que, comme un arbre un peu chahuté dans la tempête, je vais chercher quelque chose de solide. Je vais chercher mes racines. Et mes racines, ce sont mes parents, ce sera l'Algérie. L’Algérie est en effet très présente dans ces pages. Diriez-vous que votre projet était de retrouver à travers l’écriture vos racines algériennes ? Quand j'ai commencé à écrire, mon ambition était d’écrire. Je trouve que dans un essai, on a une volonté très claire, alors que dans un roman, ou en tout cas dans la forme un peu hybride de ce livre, je ne sais pas s'il y a une intention, à part peut être l'intention de témoigner, de raconter juste une histoire. Celle d'une enfant d'immigrés, comme il y en a des millions en France. C'était aussi une manière de se remettre dans l'histoire, d'ancrer les personnes qu'on a souvent effacées de l'Histoire. Je parle beaucoup de Taous, ma grand-mère paternelle, par exemple. Taous est devenue veuve pendant la guerre d'indépendance algérienne. Elle a élevé ses enfants et a nourri, caché, soigné des maquisards, des résistants. On parle beaucoup des combattants, des gens qui ont pris les armes. Ces femmes-là, je trouve qu'elles ont été un peu effacées de l'Histoire, surtout en France où on en parle très peu. Moi, cette histoire coloniale, je ne l'ai pas apprise à l'école. Je l'ai apprise dans ma famille. C'était important pour moi de les ancrer, à ma petite échelle évidemment. Et là, cette fois-ci peut-être, c'est ancré avec un « e » dans l’histoire française. Dans Avec ma tête d’arabe, les violences et traumatismes déchaînés par les attentats du 13 novembre 2015 répondent en écho aux violences de la guerre d’Algérie. Que suggère ce rapprochement ? Je ne fais pas de sociologie, donc je n'irai pas jusqu'à établir des liens. Ce n'est pas mon rôle. Mais par contre, clairement, oui, il y a un fil à tirer et c'est le fil de la violence. Je l'explique à un moment dans le livre. Je dis que je devais être la première génération à ne pas voir des gens mourir. En fait, je me suis rendu compte, dans cette solitude qu'est le traumatisme, que je n'étais évidemment pas seule, et que mon père, lui aussi, avait vu des gens – et des cousins notamment – se faire exécuter par l'armée française quand il était petit. Ma grand-mère, c'est pareil. C'était une sorte de violence transgénérationnelle que j'avais envie d’explorer. Il y a quelque chose qui s'est transmis. Récit ? Roman ? Autobiographie ? Essai ? Comment faut-il qualifier votre livre ? Ce livre, c'est avant tout un récit de transmission. On a décidé avec mon éditrice Marie Herman de l’appeler « roman ». Toute une partie se passe en Algérie coloniale et puis en France, dans les années 1970-1980, puisque je parle aussi de l'arrivée de mon père à Paris. Donc de la vie d'un immigré algérien en France. Je n'étais pas née à ce moment-là. Je n'ai pas vécu non plus la guerre d'indépendance algérienne. Tout ça, ça ne pouvait qu’être imaginé, même si j'ai récolté les témoignages de ma famille sur ces années. On m’a raconté comment mon père a été élevé par sa mère parce que son père avait été tué par les harkis et l'armée française quand il avait cinq ans. Et moi, pour ma part, j'ai été élevée par mon père parce que ma mère est décédée quand j'étais jeune. Voilà la lignée, avec les trous qu'elle comporte, qui sont liés à la grande histoire et à la petite histoire. Mais la question qui s'est posée, c'est comment j'allais raconter mon père et ma grand-mère et l'Algérie de l’époque. Or cela me semblait beaucoup plus vivant de les raconter comme de la fiction. Après, je ne vais pas me cacher derrière mon petit doigt. Tout ce qui concerne un peu mon expérience en France, oui, c'est une forme de récit autobiographique. Mais comme il y a plusieurs parties dans ce livre, je trouvais ça plus juste de l'appeler « roman ». Ce format s'est tout de suite imposé à moi. Cette forme un peu romanesque, c'est aussi ce que j'aime aussi lire. Enfin, il y a aussi une part de provocation dans votre livre, dont témoigne le titre : Avec ma tête d’arabe. Vous reprenez le cliché, un peu comme l’ont fait les poètes africains en leur temps avec des mots comme « nègres » et « négritude »… Exactement. En fait, quand je dis « arabe », c'est évidemment comment on est perçu en France. C'est aussi un terme que l'on utilise pour souvent nous dévaloriser. J’utilise pour provoquer. Je l'explique dans le roman, c’est aussi un peu comme ça que j'ai été élevée par mon père dans l’idée de toujours provoquer les personnes qui essayent de nous assigner à des identités qui ne sont pas forcément les nôtres. Donc oui, quand je dis « arabe », c’est comme je l’explique dans le livre. Voilà une gifle que je retourne à l'envoyeur. Évidemment que c'est voulu, c'est travaillé. Avec ma tête d’arabe, c'est le cliché que j'essaye de déconstruire pendant tout le livre et d'expliquer qu'en fait, on est tellement plus que ça. En moi, il y a une part d'Algérie. En moi, évidemment, il y a une part de France et une part de Paris. Même l'Algérie en moi, elle est multiple parce que mon père est kabyle, donc il se considère comme berbère. Il n'est pas arabophone. Sa langue maternelle, c'est le kabyle. Donc il y a tellement de choses. Et évidemment, en grandissant en France, on est aussi bourré de contradictions. Nos identités sont tellement riches que parfois, c'est très compliqué de les contenir dans un terme.   Avec ma tête d'arabe, par Aïda Amara. Éditions Hors d'Atteinte, 240 pages, 21 euros.
Le poète sud-africain Breyten Breytenbach, disparu en 2024, a laissé en héritage une œuvre protéïforme, profondément subversive et moderniste. À l’occasion du premier anniversaire de la mort du poète, les éditions Seghers publient une anthologie de poèmes les plus représentatifs du poète. « Je veux un dieu qui sente l’ail et le sperme/ qui fonce à travers les montagnes et les eaux/ qui soit faillible, cruel, humain, affreux,/ adorable comme une forêt de grenadiers dans la nuit argentée/ gras et coiffé d’une tête d’éléphant… » Ces vers ouvrent le recueil Capturer le vent réunissant une sélection de textes du grand poète sud-africain Breyten Breytenbach, disparu l’année dernière, à l’âge de 85 ans. Le recueil est préfacé par John Maxwell Coetzee, autre géant des lettres sud-africaines qui rappelle que Breytenbach était « le plus grand poète afrikaner de sa génération ». A la fois poète et activiste, l’homme a profondément marqué l’imaginaire sud-africain, avec deux ou trois générations de Sud-africains qui ont grandi l’écoutant déclamer sa poésie et aussi dénoncer les injustices du régime d’apartheid. Depuis la parution de son premier recueil en 1964, on n’a jamais cessé de lire sa poésie, même au plus fort du régime d’apartheid dont Breytenbach fut un critique farouche. « Le paradoxe est que, souligne Georges Lory, même quand il était emprisonné – rappelons qu’il est resté sept ans et demi en prison, - on continuait dans les écoles à étudier ses poèmes. Il y a un hiatus entre l’homme politique qu’il a été et le poète remarquable qu’il est resté, quoi qu’on pense de ses prises de position à lui. » Un écrivain moderniste Né en 1939 dans la province du Cap, Breytenbach a passé l’essentiel de sa vie en exil à Paris. C’était un homme à multiples talents. Poète, peintre, homme de théâtre, romancier, mémorialiste, il est l’auteur d’une cinquantaine de livres, dont plusieurs recueils de poésies aux titres modernistes. Leurs titres : Lady One (2002), Voix – Voice over (2010), La femme dans le soleil (2015), La main qui chante (2020)… Son premier recueil de poèmes, d’inspiration bouddhiste, s’intitulait : La vache de fer doit suer (1964). « Apparemment, explique Lory, c’est une maxime qui veut dire qu’il faut essayer des choses impossibles. Breytenbach a toujours été impressionné et admiratif de la méditation zen. Dès cette parution, il a été primé et d’emblée, il apportait un souffle complètement nouveau. Justement, cette inspiration de l’Orient, d’une sagesse et d’une philosophie qu’on ne connaissait pas en Afrique du Sud. » Dans les années 1960 lorsque Breytenbach a embrassé la carrière d’écrivain, le mouvement littéraire des « Sestigers » battait son plein. Sa doctrine révolutionnaire a profondément marqué les lettres sud-africaines. Qui étaient les « Sestigers » ? « C’est une génération qui s’est rebellée contre la génération précédente et qui s’est cristallisée autour de l’apartheid, déclare Georges Lory. Les écrivains afrikaners des années, mettons à partir des années 1955 – 1960, se sont violemment opposés à l’apartheid et rejeté la façon classique de faire de la littérature dans un système politique qui devenait de plus en plus fascisant. C’était des gens qui voulaient secouer le calvinisme puritain qui fleurissait à l’époque. On veut parler de sexualité, d’amitié interraciale. On veut parler d’une société beaucoup plus libre que cette société extrêmement pesante qui régnait dans les années 1950. Les plus connus sont André Brink, Etienne Leroux , Ingrid Jonker qui a été l’égérie de Brink pendant quelques années. Breytenbach était un sestiger malgré lui, pour la bonne et belle raison qu’il était parti dans les années 1960, quand ce mouvement a été le plus actif. » Chape de plomb En 1960, alors qu’il n’a que 20 ans, son rejet de la ségrégation pousse Breytenbach à abandonner ses études et à quitter l’Afrique du Sud. Il suffoquait, a-t-il raconté, sous la chape de plomb de la société ségrégationniste, régie par un calvinisme étroit. Il voyage en Europe, puis s’installe à Paris où il rencontre celle qui deviendra son épouse : Yolande Ngo Thi Hoang Lien, d’origine vietnamienne. Ce sera désormais quasi impossible pour le poète de retourner en Afrique du Sud où les mariages interraciaux étaient interdits et passibles de prison. Alors, c’est clandestinement qu’il retourne au pays en 1975 pour faire connaître le réseau anti-apartheid Okhela qu’il avait fondé à Paris, un mouvement proche de l’ANC. Il est arrêté, jugé pour terrorisme. Il passera sept ans en prison, dont deux en isolement, avant d’être libéré en 1982, grâce à l’intervention du président français François Mitterrand. Son expérience de prison a inspiré à Breytenbach quelques-uns de ses livres en prose les plus connus, dont Confession véridique d’un terroriste albinos. Il est question dans ces mémoires de la richesse de la vie intérieure, mais aussi des interrogations sur l’identité afrikaner égarée dans les impasses et obsessions de la pureté raciale que théorisaient les tenants de l’apartheid. Critique infatigable de la pensée identitaire monolithique, Breytenbach a souvent choqué ses compatriotes en affirmant que les Afrikaners étaient « un peuple bâtard avec une langue bâtarde. Voilà qui est beau et bon ». À lire aussiLe peintre et poète sud-africain Breyten Breytenbach est mort Les interrogations sur les origines, doublées de la capacité d’indignation du poète face aux errements du monde, portées par des « métaphores stupéfiantes » selon les admirateurs du poète, traversent les pages de Capturer le vent, un recueil représentatif de l’originalité de la poésie de Breytenbach. Dans ces pages résonnent aussi, « la langue afrikaans dans toute sa vigueur, sa souplesse, sa capacité à affirmer le monde et son étonnante aspiration à la beauté », comme l’écrit Coetzee dans sa belle et fraternelle préface à l’anthologie de son compatriote.   ► Capturer le vent, par Breyten Breytenbach. Traduit par Georges Lory. Edition bilingue français-afrikaans, 159 pages, 15 euros. (Date de parution : février 2026)
Le Corbeau qui m’aimait est le nouveau roman sous la plume du grand romancier soudanais Abdelaziz Baraka Sakin. Exilé en Europe depuis la confiscation de ses livres par les autorités de son pays, il vit en Europe, entre l’Autriche et la France. Son nouvel opus fait partie d’une série de cinq récits mettant en scène les drames de la migration et de l’exil. Gagné par la folie et protégé par les corbeaux, son protagoniste Adam l’Ingiliz est un personnage somptueux, à mi-chemin entre le roi Lear shakespearien et les héros des récits merveilleux latino-américains. Avec sensibilité et empathie, l’auteur brosse le portrait de cet homme sorti des mythologies contemporaines de la migration, tiraillé entre l’attrait de l'ailleurs et l’amour de son pays natal perdu à tout jamais.   RFI: Abdelaziz Baraka Sakin, vous avez fui votre pays pour vous réfugier en Autriche, puis en France où vous avez obtenu l’asile politique et où vous vivez depuis plusieurs années. Comment avez-vous découvert la Jungle de Calais qui sert de cadre à votre nouveau roman ? Abdelaziz Baraka Sakin: Vous savez, en tant que réfugié moi-même, il m’arrive de rencontrer d’autres réfugiés. Ils me parlent de la Jungle. C’est en les écoutant que je me suis dit qu’il fallait que j’aille voir cet endroit de mes propres yeux. J’ai sauté sur l’occasion, lorsqu’un jour une organisation chrétienne m’a appelé pour me demander si je voulais venir parler aux personnes vivant dans la Jungle. Je me suis rendu à Calais. J’y ai parlé aux migrants. Ils vivaient dans la misère et faisaient face à énormément de problèmes. Leur vie dans la Jungle est très compliquée. Mais ce qui m’intriguait surtout c’est de constater qu’ils voulaient tous poursuivre leur long périple, traverser la Manche pour se rendre en Grande-Bretagne. Pourquoi ? C’est cette question qui m’a poussé à écrire ce livre. Cette question du « pourquoi » est au cœur de votre roman Le Corbeau qui m’aimait. Croyez-vous avoir trouvé la réponse ? Voyez-vous, pour moi, lorsque j’ai fui mon pays et j’ai réussi à atteindre le premier endroit sûr, ce pays est devenu ma destination finale. Pourquoi devrais-je chercher un autre lieu sûr ? Mais ce n’est pas ainsi que pensent ces jeunes réfugiés de la Jungle. Bien qu’ils se retrouvent en France, un pays suffisamment sûr pour eux, où ils peuvent demander l’asile et trouver à peu près tout ce dont ils ont besoin pour survivre, ils veulent quand même s’engager dans une nouvelle aventure, qui risque d’être périlleuse. Ils peuvent y laisser leur peau. Mais ils prennent quand même le risque. En bavardant avec les intéressés, je me suis rendu compte que ces personnes étaient habitées par une ambition, un rêve plus grand que la simple recherche de sécurité : ils veulent accomplir quelque chose d’exceptionnel, donner un sens à leur existence. C’est aussi l’histoire de mon héros, Adam Ingiliz. Adam ne cherche pas seulement un lieu sûr : il cherche un lieu où ses désirs et ses rêves puissent s’accomplir. C’est une quête différente. On peut dire que ce sont les rêves et les désirs des exilés qui sont les véritables thèmes de ce nouveau livre. En réalité, j’ai commencé à écrire sur l’exil en 2016. J’ai dans mon tiroir cinq livres de la même taille, sorte de courts romans (des novellas) sur la vie en exil, sur la complexité de cette vie, sur le fait qu’en exil, on n’est plus soi-même. On devient quelqu’un d’autre. J’ai donc repris ce thème et je l’ai développé dans cinq livres. Le Corbeau qui m’aimait est le premier de la série à avoir été traduit en français. L’exil reste manifestement une expérience douloureuse pour vous ? Je dirais que vivre en exil est une véritable tragédie. On est tiraillé entre ici et là, sans vraiment y être. Nous vivons dans un entre-deux, dans une sorte de limbe. En exil, je vis dans le souvenir de ma vie passée. Mes sensibilités, mes rêves, mon mode de vie, ma façon de penser, rien n’a vraiment changé. En réalité, seul mon corps est ici, mais mon âme, mon être tout entier, sont restés au pays. Vous savez, quand je suis arrivé en Europe, je n’étais plus très jeune : je suis arrivé avec une personnalité déjà structurée et une mémoire déjà construite. Je vis ici comme un visiteur. Je ne peux pas du jour au lendemain me glisser dans la tête d’un Français ou d’un Autrichien. C’est très difficile pour moi, parce que j’ignore la langue du lieu — non seulement la langue écrite ou parlée, mais aussi la langue des rues, la langue de l’histoire du pays, la langue de ses bâtiments. Vous savez, dans mon pays, quand je marche dans la rue de mon village, je sais quand tel bâtiment a été construit et par qui. Je connais intimement les rues, je sais à quoi elles ressemblaient avant. Quand je parle à quelqu’un, je le comprends avant même que nous ne commencions à parler, parce que je connais le contexte, je partage nos histoires communes qui nous relient. Il m’est très difficile de m’adapter aux « langages » des nouveaux lieux où je vis en exil. Je ne m’y sens pas à ma place, tout simplement parce que ni moi, ni mes parents, ni mes grands-parents, ni mes arrière-grands-parents, n’ont participé à la création et au développement de cette culture. Je suis persuadé que le meilleur endroit pour vivre, pour un écrivain comme pour tout être humain, c’est son village, parmi sa famille, entouré de ses grands-parents, de ses amis, dans la proximité des tombes de ses ancêtres. C’est là que nous sommes faits pour vivre. Mais à cause des guerres qui ravagent nos pays, des situations politiques et sociales, des gouvernements qui nous enferment dans des identités étriquées, nous ne pouvons plus y vivre. Nous fuyons, nous nous réfugions dans des pays étrangers, où nous menons des vies empruntées, artificielles. Je crois que tout étranger est condamné à vivre des vies artificielles. Pouvez-vous revenir sur les circonstances dans lesquelles vous avez été amené à fuir votre pays ? Je travaillais comme tout le monde. Puis, ils ont commencé à me harceler, à cause de mes livres. En 2009, ils ont confisqué tous mes ouvrages, qui ont été officiellement interdits, afin que personne ne puisse les lire. J’ai même signé une déclaration écrite acceptant que je ne publierais plus de livres. Je l’ai fait parce qu’au Soudan, on ne peut pas dire « non » aux agents de sécurité, il faut toujours leur dire « oui ». Ensuite, un très jeune officier de sécurité m’a prévenu que ma vie était en danger. Alors, j’ai pris la poudre d’escampette. Je suis d’abord parti en Égypte, puis en Autriche. J’ai passé plus de dix ans en Autriche. Ce fut difficile pour moi, de renouer avec ma vie d’antan, en tant qu’écrivain. En Europe, dans de nombreux pays, un réfugié est considéré d’abord comme un travailleur manuel. On ne vous reconnaît pas comme écrivain, comme quelqu’un qui peut penser ou faire autre chose. J’ai compris que l’écriture n’était pas considérée en Autriche comme un vrai métier. Alors je suis venu en France. J’y ai beaucoup d’amis, et j’ai reçu une aide financière du Centre national du Livre, ainsi que le soutien de nombreuses autres organisations. Aujourd’hui, je suis libre d’écrire. Je vis à Paris. Pour moi, je peux dire… la France est vraiment mon paradis. Pourquoi les autorités soudanaises ont censuré vos livres ? Au Soudan, l’identité pose un très grand problème. Selon la doctrine officielle du gouvernement, nous sommes un pays arabe et musulman. C’est une vision très réductrice, car si le pays compte effectivement des personnes d’origine arabe, il y a aussi d’autres musulmans, comme moi, qui sont d’origine africaine. Moi, je ne suis pas arabe. Dans mon pays, nous avons plus d’une centaine de langues, plus d’une centaine de groupes ethniques. Nous sommes véritablement un pays de diversité. Nous ne sommes pas une nation, mais plusieurs nations vivant côte à côte sur un immense territoire. Le gouvernement n’a pas su gérer cette diversité et a commis de grandes erreurs dès le début. À l’indépendance, en 1956, le premier président du Soudan, Ismaïl Al-Azhari, a déclaré, dès son discours d’ouverture : « Nous proclamons l’arabisation. » C’était une erreur. Dans mon livre Les Jango, j’ai essayé de mettre l’accent sur les identités distinctes des peuples du Soudan, les différentes religions qui coexistent dans le pays, les diverses manières de penser et d’être – cela n’a pas été apprécié. Le Corbeau qui m’aimait est votre quatrième roman à être traduit en français, après Le Messie du Darfour, Les Jango et La Princesse de Zanzibar. Mais ce roman est différent. Il annonce l’avènement d’un nouveau monde, comme le nom de votre héros semble le suggérer. Il s’appelle Adam. Le roman compte aussi un personnage féminin appelé Eva, ce qui correspond à Hawa en arabe. Elle est la première mère des êtres humains, comme Adam en est le père. Les noms sont significatifs dans mes récits. Je ne choisis jamais un prénom au hasard. Par exemple, l’autre grande figure féminine du livre s’appelle Zahra. Elle est l’amante d’Adam. En arabe, Zahra signifie « fleur ». La fleur est le symbole de la Nature : elle est en quelque sorte le tout premier être vivant apparu sur terre. Mon roman parle des fondements de la vie, des piliers de l’existence. Selon nos croyances religieuses, la vie a commencé avec Adam et Ève, mais d’après la science basée sur les faits réels, au début il y avait les fleurs. Il y a un autre acteur important dans votre roman, c’est le « corbeau », qui a une valeur symbolique dans le livre. Mais sa dimension symbolique, voire fantastique n’est pas sans rappeler « Le Corbeau » d’Edgar Allan Poe, traduit par Baudelaire. Vous savez, j’entretiens une relation privilégiée avec Edgar Allan Poe, son oeuvre. Le premier livre de littérature anglaise que j’ai lu dans ma vie, c’était Le Livre de la terreur et de l’horreur, de Poe. Depuis ce jour, Edgar Allan Poe est devenu une partie intégrante de mon écriture, et aussi – je peux dire – de ma vie. Quand j’ai commencé à écrire Le Corbeau qui m’aimait, des vers du poème The Raven d’Ed
Bernard Magnier est l’auteur de Poésie d’Afrique au Sud du Sahara, paru cet automne. L’ouvrage propose une version revue et augmentée de l’anthologie du même nom que ce spécialiste de littératures africaines avait fait paraître il y a trente ans. De nouvelles voix viennent s’ajouter aux grands et petits classiques de poésies africaines modernes dans une nouvelle version réactualisée et disponible en version poche. Entretien avec Bernard Magnier. RFI : Qu’est-ce qui change entre l’ancienne et la nouvelle version de l’Anthologie de poésie d’Afrique au sud du Sahara qui vient de paraître ? Bernard Magnier : la première a été publiée par l'Unesco et Actes Sud et celle-ci par Point Seuil « Poésie ». Il y a une volonté de passer dans un format livre de poche. Cela m'importait beaucoup, mais il s'agissait aussi de l’actualiser et de rajouter des textes. Il y en a environ 80 auteurs qui ont été ajoutés. On arrive à 280 textes et 240 auteurs pour 43 pays et une trentaine de langues. Quels sont les grands noms de la poésie africaine contemporaine ? C'est difficile de répondre. Dans cette Anthologie, j'ai essayé de faire en sorte, déjà dans le premier volume et dans celui-ci aussi, qu'il y ait les très grands noms : qu'il y ait Senghor, qu'il y ait Soyinka, qu'il y ait Achebe, qu'il y ait tous ces noms, qui résonnent et qui ne peuvent pas ne pas être dans une anthologie de la poésie africaine digne de ce nom. Mais j'ai essayé aussi de trouver des auteurs qui sont nés au XXIᵉ siècle. Il y a un auteur qui est né en 2001, qui fait écho à celui qui est né en 1896. Donc, on a trois siècles qui sont couverts. Il y a cette volonté d'être le plus large possible, ne pas oublier les grands noms, tout en mettant l'accent sur les jeunes, les jeunes voix et les nouvelles paroles. Qu’est-ce qui fait la nouveauté de ces jeunes voix ? Il y a beaucoup de jeunes auteurs qui se sont fait connaître par des biais qui n'existaient pas il y a trente ans. Ça, c'est une des particularités de notre époque. Beaucoup de jeunes se sont fait connaître, en particulier, par la scène d'une façon générale et par les réseaux sociaux. Désormais, on trouve des poèmes sur les réseaux sociaux, on ne les trouve plus seulement dans les recueils de poésie. Il y a aussi des poètes qui s'expriment eux-mêmes par le slam, par le rap, mais aussi simplement par la poésie qu'ils profèrent sur scène. Ça, c'est quelque chose qui est assez neuf, et ce qui donne une audience à ces auteurs et à ces autrices beaucoup plus larges, parce que la poésie est diffusée un petit peu partout dans le monde, instantanément. Sur les 240 poètes que compte ce recueil, le plus jeune est né, vous écrivez, en … … en 2001. Falmarès est Guinéen. Si le plus jeune est né en 2001, le plus ancien, Bakary Diallo, lui, est né en 1892, Sénégalais, suivi de peu par Hampâté BA, qui est né lui en 1900, officiellement en 1900. Est-ce qu’il y a des résonances entre leurs univers poétiques ? Absolument, parce que Falmarès dans son texte fait écho aux griots, aux anciens. C'est une poésie ancrée dans l'aujourd'hui, mais qui n'a pas oublié le passé. Quels sont les pays les plus féconds en poésie en Afrique ? Ce sont forcément les plus peuplés qui sont les plus grands producteurs de poésie. Le plus grand, c'est le Nigeria, c'est incontestable. C'est un pays qui est dix fois plus peuplé que beaucoup d'autres. Les poètes y sont plus nombreux. L'Afrique du Sud, pour d'autres raisons. Et sur le plan francophone, on trouve beaucoup plus de poètes du côté du Sénégal, historiquement, de la Côte d'Ivoire et du Congo-Brazzaville, du Congo-Kinshasa aussi, mais peut-être d'une façon moindre que le Congo-Brazzaville. Les grands noms sont probablement un peu plus du côté de Brazzaville. De quoi parle la poésie africaine ? De tout. Alors, historiquement, c'était très afro-africain, très centré. Les poètes disaient beaucoup « nous », ils utilisaient le « nous » collectif : « Nous les Noirs, nous les Africains, nous les Sénégalais, nous… »  Et de plus en plus, on a vu émerger une nouvelle tendance sur ces trente dernières années, qui est sans doute la présence du « je ». De plus en plus, ces poètes disent « je » et parlent en leur nom et non pas au nom d'une collectivité. Et à partir de là, ils parlent de tout, ils parlent de la vie quotidienne, des difficultés, de l'exil, mais ils parlent aussi du monde. Ils parlent du problème des migrants. Par exemple, Wole Soyinka a écrit un poème sur les migrants, les migrants qui traversent la Méditerranée. On parle de la pandémie. On parle de phénomènes urbains qui se passent sur d'autres continents. On parle un peu de tout dans cette poésie africaine, même si l'essentiel de la problématique reste une problématique africaine. La problématique politique occupe une place importante, on imagine ? Oui, mais avec une distance un petit peu différente. Dans la première version, je pense que les poètes étaient plus frontaux. On était à la limite du slogan, parfois politique. Aujourd'hui, il y a plus de distance, il y a plus d'humour. On passe par la distanciation, par l'allusion. Est-ce que ça veut dire qu’il n’y a plus de mouvement littéraire, comme la négritude autrefois ? Peut-être pas au point que ça puisse se comparer à la négritude, mais il y a des tendances. Les poètes d'aujourd'hui disent « je », mais c'est un « je » qui pense quand même aux autres. Ce n'est plus un « nous » collectif. C'est un « je » certes individuel, individuel, mais pas individualiste Il y a aussi, vous le signalez dans votre préface, beaucoup d’écrivains femmes ? Oui, c'est une des tendances. Il y en avait très peu et on partait de très loin. Parmi les jeunes, les plus jeunes, effectivement, des femmes sont présentes. Ernis, par exemple, pour prendre un exemple francophone, qui est née en 1994 ou 95, qui a donc 30 ans. Pour clore cette conversation, puis-je vous demander de citer un vers qui soit représentatif de la production africaine contemporaine ? Écoutez, j'ai choisi le dernier vers du dernier poème cité dans cette anthologie. Il est écrit par un Zimbabwéen qui s'appelle Musaemura Zimunya et il dit ceci : « qui apprendront que la fin du voyage en ouvre un autre » ! Poésie d’Afrique au sud du Sahara. Anthologie éditée par Bernard Magnier. Seuil, collection « Points », 418 pages, 14,90 euros *Bernard Magnier est journaliste. Spécialiste des littératures africaines, il a créé et dirigé la collection « Lettres africaines » chez Actes Sud. Il programme et anime de multiples rencontres et festival littéraires.
On ne présente plus l’Américaine Jesmyn Ward. Romancière, essayiste, poète, cette double lauréate du prestigieux National Book Award s’est imposée dans le paysage littéraire américain comme une voix importante et incontournable. Avec à son actif quatre romans, un livre de mémoires et deux essais, elle inscrit son œuvre dans la lignée de James Baldwin, de Toni Morrison, dont elle reprend en échos amplifiés les interrogations sur la race, le métissage et l’injustice sociale. Dans son nouveau roman Nous serons tempête qui vient de paraître en traduction française aux éditions Belfond, Ward explore le passé esclavagiste de son pays à travers l’odyssée d’une jeune esclave dans le sud étatsunien. Nous serons tempête est un récit puissant et réaliste, qui s’inspire aussi du réalisme magique latino-américain pour imaginer l’univers esclavagiste où il est question de chaînes, deuil et d’échappées oniriques. Entretien avec Jesmyn Ward. RFI : Dans la postface de votre nouveau roman où vous remerciez votre éditrice, vous écrivez combien ce livre a été « dur à créer ». Pourquoi c’était difficile, après cinq romans à votre actif ? Jesmyn Ward : C’était difficile d’écrire pour plusieurs raisons, la principale étant que j’étais à l'époque endeuillée par la mort brutale de mon compagnon, qui était aussi le père de mes enfants. Après sa disparition en janvier 2020, j’ai failli tout abandonner. Je n’ai plus rien écrit pendant presque six ou sept mois. Je me sentais tellement désespérée que je me disais que j’en avais peut-être fini avec l’écriture. Sans d’espoir, comment peut-on continuer à raconter des histoires ? Puis, j’ai suivi mon intuition. J’ai écouté la petite voix intérieure qui me répétait que la dernière chose que mon compagnon aurait voulu, c'est que sa perte me réduise au néant. Alors, je suis retournée à l’écriture. La difficulté venait peut-être aussi de la nature du sujet de ce cinquième roman ? Oui, dans le sens où raconter la vie de ma jeune héroïne, accablée par la misère et l’oppression, me renvoyait à mon propre désespoir. Annis est née esclave. Elle faisait partie de ces milliers de femmes noires qui étaient plongées dans une vie d’asservissement aux États Unis dans les années 1830. D’une certaine manière, ce livre est aussi un roman sur le deuil. Je crois que j’avais besoin d’écrire à ce moment-là l’histoire d’Annis, parce qu’elle m’a entraînée dans ce voyage. Je l’ai accompagnée tout au long de cette vie de servitude absolue, au terme de laquelle on la voit réaffirmer contre toute attente que la vie est un choix que l’on fait chaque jour, et qu’elle vaut la peine d’être vécue, même quand elle est difficile. Annis m’a consolée. J’avais besoin de raconter son histoire, pour en arriver à la même conclusion qu’elle, une fois l'écriture terminée. Nous serons tempête est le premier roman dans lequel vous vous aventurez dans le passé, pour raconter des vies en esclavage. Je ne savais pas grand-chose sur la vie des personnes réduites en esclavage avant d’écrire ce roman. J’ai fait beaucoup de recherches avant de commencer. L’une des choses que j’ai comprises en écrivant cette histoire, c’est à quel point les personnes esclavagisées étaient constamment confrontées au deuil, parce qu’elles étaient sans cesse séparées de ceux qu’elles aimaient et de ceux qui leur étaient chers. Même après avoir été séparées de leur famille de sang et envoyées ailleurs, lorsqu’elles retrouvaient un semblant de famille, un sentiment de communauté, ou qu’elles en créaient une avec d’autres personnes asservies rencontrées en cours de route, rien ne garantissait qu’elles ne seraient pas à nouveau séparées d’elles. De nouveau arrachées à leur vie, elles connaissaient de nouveaux traumatismes, de nouvelles souffrances. Ainsi, elles étaient condamnées à vivre dans un état de deuil infini, devant sans cesse apprendre à vivre malgré la perte, et avec la perte.   La littérature africaine-américaine fourmille de récits sur l’esclavage, son impact sur l’évolution sociale et psychologique de la minorité noire aux Etats Unis. En s’attaquant à ce topos, pensiez-vous pouvoir renouveler cette thématique ? Il y a eu effectivement des romans qui ont renouvelé l'imaginaire de l'esclavage. Avant de commencer à écrire mon roman, j'ai lu Underground Railroad de Colson Whitehead et The Water Dancer de Ta-Nehisi Coates. Je savais aussi qu’il existait déjà un grand nombre de livres et de films sur l’esclavage. Le récit d'Aniss me trottait dans la tête, mais comme je n’étais pas très sûre de vouloir écrire un énième livre sur ce sujet, j’ai demandé à Ta-Nehisi Coates ce qu’il en pensait. « Des Africains à avoir connu l’esclavage comptent par millions », m’a-t-il répondu. Chaque expérience est spécifique.En somme, il disait qu’il y a des millions d’histoires à raconter sur la vie sous l’esclavage. J’ai apprécié qu’il me dise cela, car çà voulait dire que toutes les facettes de l’esclavage et de la vie des esclaves en Amérique n’ont pas encore été explorées par la littérature. La question de savoir comment écrire de manière originale sur l’esclavage et proposer de nouvelles perspectives a été l’une de mes principales préoccupations pendant l’écriture de ce livre. Diriez-vous que c’est cette recherche d’une perspective originale qui vous a conduit à comparer le parcours de votre héroïne Aniss à l’« Inferno » dans la Divine comédie de Dante, le poète italien ? Pendant mes recherches sur l’esclavage, j’ai retrouvé par hasard mon exemplaire personnel de l’opus de Dante que je n’avais pas ouvert depuis mes années universitaires. En feuilletant le poème, je suis tombée sur les vers où le poète exprime son désir de sortir de l’enfer et de revoir les étoiles, qui se trouvent à la fin de la partie consacrée à L’Enfer. Le titre en anglais de mon roman est extrait d’une citation de L’Enfer : « Let us descend and enter this blind world… » (« Descendons et entrons dans ce monde aveugle… »). C’est exactement ce que fait mon héroïne, Annis, lorsqu’elle marche de la Caroline du Sud jusqu’à La Nouvelle-Orléans, tout au fond de la Louisiane, où elle sera vendue sur les marchés aux esclaves de la ville. Cela ressemblait à une descente aux enfers, car les conditions de vie pour les esclaves dans les plantations de canne à sucre du Mississippi et de la Louisiane étaient pires que dans les autres endroits du Sud où Annis a vécu. D’un point de vue géographique aussi il s’agit d’une descente puisque les États de Caroline du Nord et du Sud sont situées sur des terres plus élevées, alors que dans le Mississippi et la Louisiane on est au niveau de la mer. Il m’a donc semblé logique de citer L’Enfer comme un parallèle au voyage d’Annis — un parallèle à la fois géographique et moral.  Dans le contexte du suprémacisme blanc montant aux États-Unis, ne craignez-vous pas qu’on ne vous accuse d’avoir écrit avec ce nouveau roman un livre politique ? Non, ce n’est pas un roman politique, même si le pouvoir états-unien le verra comme une œuvre politique. Voyez-vous, j’ai passé toute mon adolescence à la Nouvelle-Orléans. Mais je n’ai jamais vu, au grand jamais, la moindre plaque historique signalant les sites d’anciens entrepôts d’esclaves ou de marchés aux esclaves. En faisant mes recherches, j’ai découvert qu’ils ont existé, et j’ai compris que les personnes au pouvoir avaient effacé cette partie de l’histoire de la ville. C’est en partie pour cela que j’ai voulu écrire sur cette expérience à travers la vie d’une jeune femme qui est passée par ces lieux emblématiques de La Nouvelle-Orléans. Je voulais réhabiliter ce passé et rendre hommage à la vie de celles et ceux qui ont tété victimes de l’esclavage. Mon désir de raconter cette histoire est né d’une émotion très personnelle : quand j’ai appris l’existence de ces lieux et que j’ai constaté que ces récits avaient été effacés, j’ai ressenti une profonde tristesse. Le politique est ici d'abord personnel et c'est pourquoi on peut difficilement réduire ce roman à une revendication politique.  Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de recourir au surnaturel pour raconter l’esclavage ? L’une des raisons pour lesquelles j’ai fait appel au surnaturel, c’est parce qu’on sait aujourd’hui que les esclaves pratiquaient une forme de spiritualité. Ils voyaient le monde non pas uniquement comme une réalité matérielle ou physique, mais comme un monde à plusieurs couches, où les esprits cohabitent avec les hommes et où le spirituel influence la marche des choses. C’est ce que croyaient les personnes asservies. C’est ce que croyaient aussi mes ancêtres. Je pense que ce sont ces croyances qui ont permis aux Africains déportés en Amérique de survivre à l’esclavage, en cultivant une conscience spirituelle et en la perpétuant dans leurs vies. Ils ont transmis cette spiritualité à leurs enfants. Comment êtes-vous venue à l’écriture, Jesmyn Ward ? J’ai été lectrice avant d’être écrivaine. La lecture a été pour moi une expérience si immersive, si magique, que je pouvais me plonger dans une histoire et vivre avec ses personnages, oubliant complètement ma propre vie. Les écrivains que je lisais me fascinaient, car ils savaient faire émerger des mondes par la seule magie de leurs paroles ou de leurs plumes. Je voulais faire comme eux, même si je n’ai pas la moitié de leurs talents. Depuis l’enfance, je nourrissais cette ambition secrète de devenir écrivaine, mais ce n’est qu’à la mort de mon frère que j’ai véritablement embrassé une carrière de conteuse, avec le souci de donner à voir le monde d’où je viens, de raconter cette communauté au sein de laquelle j'ai grandi. Comme les histoires ne manquent pas, j’ai pris mon courage à deux mains et je me suis lancée... Nous serons tempête, par Jesmyn Ward. Traduit de l’anglais par Charles Recoursé. Editions Belfond, 240 pages, 22 euros. À lire aussiRentrée littéraire 2025: dix incontournables d'Afrique et de sa diaspora
Couronné par les prestigieux National Book Award et le prix Pulitzer de la fiction, James traduit en français par les éditions de l’Olivier, est l’un des grands romans de la rentrée littéraire 2025. S’inspirant des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain, son auteur l’Américain Percival Everett fait revivre Jim, le personnage de l’esclave noir, devenu compagnon de route du héros blanc de Twain. Sur fond de racisme et brutalités contre les esclaves dans l’Amérique d’avant la guerre civile, ce roman raconte la fuite éperdue de Jim vers les États anti-esclavagistes du Nord en quête de liberté et de dignité. James est au menu des Chemins d’écriture, ce dimanche. « Jamais la situation ne m’avait paru si absurde, surréaliste et ridicule. Et j’avais passé ma vie en esclavage. Voilà que, tous les douze, nous descendions d’un pas martial la rue principale qui séparait la partie libre de la ville de la partie esclavagiste, dix blancs en blackface, un noir se faisant passer pour blanc et grimé de noir, et moi, un noir à la peau claire grimé de noir, de façon à donner l’impression d’être un blanc essayant de se faire passer pour noir. Toutes les devantures de boutiques – une banque, une épicerie et autres – semblaient plates et sans profondeur, comme si j’aurais pu les renverser d’un coup de pied. Je m’aperçus qu’il n’y avait pas moyen de distinguer le côté libre du côté esclavagiste. Je compris alors que cela n’avait en fait aucune importance ». Ainsi parle James, le personnage éponyme du nouveau roman de l’Américain Percival Everett. James qui vient de paraître aux éditions de l’Olivier est une réécriture moderne des Aventures de Huckleberry Finn, un classique de la littérature américaine du XIXe siècle. Chef d’œuvre de Mark Twain, les Aventures de Huckleberry Finn raconte l’odyssée d’un adolescent à travers l’Amérique d’avant la guerre civile. Au cours de son périple périlleux sur le fleuve Mississipi, le protagoniste est accompagné de Jim, un esclave noir en fuite. Chemin faisant, le duo deviendra amis. L’opus de Twain est considéré comme un jalon dans l’éveil de la conscience antiraciste aux États-Unis, bien que l’esclave noir soit dans ce roman un personnage secondaire, sans grande épaisseur. Dans la relecture que propose Percival Everett, le cadre demeure le même, mais le focal change avec le récit raconté cette fois du point de vue de l’esclave. Le roman souligne surtout les brutalité et l’absurdité du déterminisme social fondé sur la couleur de la peau, notamment dans la scène satirique du blackface que raconte l’extrait cité en haut. L’absurdité saute aux yeux lorsque l’esclave est conduit à jouer au blackface dans une troupe de chansonniers, où lui un noir censé être un blanc devra se grimer de noir pour donner l’impression d’être un noir ! Cette scène de brouillage identitaire se lit comme un commentaire entre satire et réflexion sur le mécanisme de racisme et sur l’impact dévastateur de la discrimination raciale sur les psychés tant blancs que noirs.  Les voix manquantes Conteur hors pair, Percival Everett est un écrivain prolifique. À 69 ans, il est l’auteur d’une œuvre protéiforme, dont une vingtaine de romans d’inspiration très variée, allant des polars aux parodies en passant par la critique sociale. Son dernier roman, James, déjà multi primé, s’inscrit dans le phénomène courant dans la littérature postcoloniale consistant à s’emparer des classiques de la littérature occidentale pour y inscrire les voix manquantes, reléguées au second plan. C’est l’ambition par exemple de l’Algérien Kamel Daoud qui dans son roman Meursault contre-enquête, le roman qui a fait connaître cet auteur, fait entendre la voix de l’Arabe assassiné à travers sa lecture parodique de L’Etranger de Camus. Loin d’être un exercice académique, l’appropriation des œuvres du passé donne souvent des résultats passionnants, ouvrant des perspectives nouvelles sur la société, ses apories et ses idiosyncrasies. C’est ce que réussit à faire le roman d’Everett qui n’est pas un pastiche, mais un nouveau texte, une réinvention, comme l’explique l’auteur lui-même : « J’ai relu 15 fois d’affilée ce roman afin de pouvoir l’oublier. J’aime beaucoup la prose de Twain et comme je ne voulais pas être influencé par elle, j’ai lu et relu l’ouvrage jusqu’à satiété. Ce faisant, j’ai fini par connaître intimement son univers, tout en m’employant à rejeter son narratif ». Un narratif alternatif James est construit sur un narratif alternatif, né de l’imagination de l’auteur. Everett s’empare du personnage secondaire de jeune esclave illettré dans Huckleberry Finn, qui est en train de fuir la plantation où il est né pour gagner les États anti-esclavagistes du Nord. Loin d’être ce « grand Nègre » niais « qui ne ferait pas de mal à une mouche » imaginé par Twain, Jim se révèle être un révolutionnaire dans l’âme, un stratège qui rêve d’émanciper son peuple. Autodidacte, il a appris à écrire et sait calculer la mesure de l’hypoténuse et manier l’ironie. Il a surtout lu en cachette, dans la bibliothèque de son maître, les philosophes des Lumières, qui lui ont permis de comprendre et d’imaginer ses marges de manœuvre intellectuelles et politiques dans un monde contraint. Enfin, il a toujours dans sa poche un crayon et un cahier, maintes fois sauvé des eaux et dans lequel il écrit pour donner sens à sa vie, à cette liberté qu’il sait qu’il va devoir conquérir de haute lutte. Nourrie de son souci de réinsérer les esclaves dans leur humanité, la démarche de Percival Everett consiste à les arracher au regard de leurs maîtres blancs, un regard qui a longtemps contaminé l’image des noirs dans la littérature américaine, comme le rappelle l’auteur : « Il est difficile de trouver un portrait en profondeur de la population esclavagisée dans le corpus littéraire américain. Les esclaves y sont invariablement dépeints comme des êtres superstitieux, stupides, incapables de raisonner de manière sophistiquée. C’est cette découverte qui m’a conduit à proposer une relecture des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain, en racontant le récit à travers la perspective de l’esclave noir Jim. Dans ma relecture de ce classique, j’ai tenté de montrer que les esclaves étaient des êtres humains comme les autres et que la plupart d’entre eux ne regardaient pas le monde très différemment de nous aujourd’hui. Comme nous, ils s’inquiétaient des restrictions que les pouvoirs érigent partout pour restreindre nos libertés, ils s’interrogeaient sur le sens de la loyauté, sur les liens de l’amour, le rôle des émotions dans nos vies, sur les fondements de l’esclavage ». Riche en péripéties et moult rebondissements, James se lit comme un livre d’aventures, doublé d’une quête identitaire très moderniste. Cent soixante ans après l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, alors que le racisme et le fascisme menacent de ressurgir, ce roman raconte le combat d’un homme pour choisir son destin. Rien n’illustre mieux le sens de ce combat que la transformation de « Jim » en « James », affirmation du nom sur laquelle se clôt ce récit puissant, à portée universelle.   James, de Percival Everett, traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut. Editions de l’Olivier, 288 pages, 23,50 euros.
Admirateur de Raymond Radiguet et de Marguerite Duras, Matthieu Niango est agrégé de philosophie. Né d’un père ivoirien et d’une mère française, l’homme est aussi écrivain, essayiste, romancier, dramaturge. Après un premier roman qui était un thriller d’anticipation, il vient de publier cet automne Le Fardeau, son second roman qui puise son matériau dans l’histoire familiale et intime de l’auteur, où il est question de guerre, d’amour, de pureté raciale et de construction identitaire. Le Fardeau est au menu des Chemins d’écriture de ce dimanche. « J’ai eu peur, cette nuit-là. Nous étions dans la maison de famille de Camille, sur une colline dans les Cévennes. Je marchais dans le salon en berçant Georges, notre petit dernier, âgé de sept mois, pour l’endormir. J’ai senti une présence dans un coin de la pièce. Je me suis retourné. C’est là que je t’ai vue, qui me fixais de tes yeux bleus sous tes cheveux pâles. J’ai serré mon enfant, reculé, cogné la table et fui jusqu’à la chambre. Ta silhouette dans la nuit des Cévennes. Je sais que ce n’est pas vrai. J’ai trop regardé ta photo, trop ressassé ton histoire, trop essayé de comprendre pourquoi tu as fait ça, voilà tout. » Ainsi commence Le Fardeau. Un lourd et bouleversant secret familial est au cœur du nouveau roman de Matthieu Niango. Longtemps caché sous le couvercle de la bienséance, le secret éclate au grand jour le soir de la mort de la grand-mère maternelle de l’auteur. C’est en effet l’occasion que choisit la fille de la défunte, qui n'est autre que la mère du narrateur, pour révéler à sa famille qu’elle est une enfant adoptée. Une vérité que celle-ci a longtemps refusé d’admettre, mais à l’initiative de son fils qui ne veut plus vivre avec ce « fardeau », elle va se laisser entraîner dans une enquête au long cours et transfrontalière qui finira par lever le voile sur une part du mystère de ses origines. Un grand-père nazi Le duo va de révélations en révélations. Leur ampleur les laisse pantois, sous le choc. Née pendant la Seconde Guerre mondiale, la mère se révèle être le fruit des amours d’un soldat nazi et d’une ouvrière hongroise immigrée en Belgique. « Quel ne fut mon choc d’apprendre que j’avais un grand-père nazi ! », s’écrie l’auteur-narrateur Matthieu Niango. Le choc se transforme en consternation lorsque les archives révèlent que sa maman était née dans un Lebensborn, une pouponnière nazie, où elle fut abandonnée par sa mère. Symbole de l’idéologie nazie, les Lebensborn avaient pour mission de promouvoir l’avènement de la race aryenne, explique Matthieu Niango : « Le Lebensborn, c’est un projet qui a été imaginé, conçu, mis en place par Heinrich Himmler, le chef de la SS. Des super nazis quoi. C’est aussi une espèce de secte. Le cœur de cette religion, c’était la race aryenne. L’idée qu’il avait existé, dans les temps immémoriaux une race parfaite d’humains. C’est ça l’idée la plus profonde du Lebensborn, la plus folle, de dire qu’on va essayer de croiser les spécimens les plus proches de cette race, le blond aux yeux bleus, pour le dire très très vite. Et par distillation du sang successif, cette race va revenir. C’est un projet incroyablement raciste qui est là-derrière. Et les Lebensborn, ce sont des pouponnières, ce sont des crèches dans lesquelles les mères de bonne race peuvent soit venir accoucher et laisser l’enfant, soit le laisser là quelque temps. Des lebensborn, il y en a eu dans toute l’Europe occupée. Ma mère, elle, est née dans un Lebensborn en Belgique, dans le Wégimot. » Et l’auteur de s’interroger sur les raisons qui ont pu motiver sa grand-mère pour confier sa fille à une pouponnière nazie. Sa démarche est d’autant plus incompréhensible qu’elle était vraisemblablement – autre révélation majeure de l'enquête – d’origine juive, ayant grandi dans le ghetto juif hongrois. Quelques-unes des plus belles pages de ce livre sont consacrées à cette grand-mère biologique, mystérieuse et belle, qui surgit dans les archives de police que ses descendants ont pu consulter à Bruxelles, avant de partir sur ses traces en Hongrie pour reconstituer son parcours entre Budapest, Bruxelles et la Moselle où elle aurait aussi séjourné.  Une aïeule blonde aux yeux bleus Margit est la véritable héroïne de ce récit. « Elle a vécu des événements terribles, écrit l’auteur, abandonné sa fille au Lebensborn, beaucoup souffert, mais n’avait pas les mots pour mettre tout cela à distance, l’expliquer et lui donner un sens. »  Elle hante ses pages, car l’exploration mémorielle dans les archives familiales et publiques ne parvient pas à expliquer les motivations profondes de ses actes. C’est en mêlant la fiction et l’imagination au récit de vie que l’auteur Matthieu Niango réussit à libérer son « aïeule blonde aux yeux bleus » de la prison de l’Histoire, comme celui-ci l’explique au micro de RFI : « J’ai mis beaucoup de temps à savoir comment j’allais faire. Au départ, ça me semblait insurmontable parce qu’il y avait énormément de matériaux. Je me suis dit comment je vais faire pour donner sens à cela. Et qu’est-ce que j’ai fait ? Je me suis tourné vers une de mes grandes admirations littéraires qu'est Duras, " L’Amant " de Duras. Et je me souvenais qu’il y avait une forte réflexion sur l’autobiographie, que je cite de mémoire. Elle dit : l’histoire de ma vie n’existe pas, il n’y a pas de chemin, pas de ligne, seulement de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un. Ce n’est pas vrai : il n’y avait personne. Et c’est très beau. C’est-à-dire en fait l’histoire n’existe que d’être écrite. Donc, c’est plus honnête de dire que ce livre est un roman, parce qu’un récit sur une histoire pareille, qui mêle plusieurs générations, qui cherchent des relations causales, il y a forcément une part de fiction. Il ne peut pas en être autrement. » Entre fiction et réel, ainsi vogue Le fardeau, rappelant que les histoires n’existent que parce qu’elles sont racontées. Le fardeau, par Matthieu Niango. Éditions Mialet Barrault, 391 pages, 22 euros.
Ramsès Kéfi est l’auteur de Quatre jours sans ma mère, un premier roman prometteur. L’homme est journaliste à Libération et ses modèles ont pour noms Agatha Christie, Faïza Guène et Romain Gary. Écrivain bourré de talents, journaliste à Libération, le Franco-Tunisien Ramsès Kéfi livre avec Quatre jours sans ma mère un premier roman prometteur, à la fois grave et ludique, inventif et truculent, comme en témoigne l’extrait : « Ma mère avait eu du mal fou à m’avoir. (…) Le jour de ma naissance, Amani a tout chamboulé. Mes parents s’étaient mis d’accord pour m’appeler Sami, mais la Mama a improvisé. Salmane lui était apparu en rêve avant l’accouchement. Ce vieux Nord-Africain a l’épiderme criblé de trous fut leur voisin durant le temps qu’ils ont passé à Marseille. Avec sa jambe de bois et sa tortue, il traînait dans la rue où il enchaînait fous rires et thés rouges – il gardait un verre dans la poche de son veston. Et voilà : il avait suffi qu’il revienne dans les rêves de ma mère pour que j’hérite de son prénom. (…)  À sa sortie de la maternité, Amani a remonté la trace du vieux Salmane grâce à une ex-voisine retrouvée dans l’annuaire. Elle l’a appelé pour lui annoncer la nouvelle. Il a explosé de rire… il a dû raccrocher tellement, il riait. Et il m’a rappelé tout de suite. Salmane n’était pas son prénom. C’était celui de sa tortue. » Ironie, inventivité et distanciation « Je suis venu à l’écriture un peu par hasard », aime à répéter le jeune Ramsès Kéfi. Né de parents ouvriers, il a grandi dans la banlieue parisienne et s’est retrouvé sans projet professionnel particulier après une maîtrise en histoire ancienne. A l’époque, il gagnait sa vie en travaillant comme manager dans un McDo et passait son temps libre à lire : Agatha Christie, Faïza Guène et les médias locaux dont Rue 89 et le Bondy Blog. Il s’est découvert écrivain lorsque le Bondy Blog a publié un texte de lui sur la jeunesse et le café en Tunisie, rédigé en l’espace d’une nuit d’insomnie, sur un coup de tête. C’était en 2011. En ces temps prometteurs d’avant printemps arabe, le texte du jeune Kéfi, racontant la vie quotidienne dans une Tunisie en pleine ébullition, a fait sensation dans la rédaction du groupe qui a rappelé l’auteur pour faire un stage. Et de fil en aiguille, ce dernier s’est retrouvé au service Société de Libération pour lequel il fait des reportages dans la France profonde. En 2022, il publie son premier livre réunissant ses chroniques sur les rixes adolescentes qu’il avait racontées dans les pages de Libé. Quatre jours sans ma mère est son premier roman. C’est un premier roman sur la vie en banlieue, sans pathos ni revendication particulière. En refermant le livre de 200 pages, le lecteur garde en tête l’écriture, l’ironie, l’inventivité, le goût pour la distanciation, qui transforment les récits de vie en un vaste champ d’exploration de la psychologie et de l’infinie résistance de l’esprit à la routine débilitante du quotidien. Voici l’intrigue du roman racontée par l’auteur en personne. « Il y a cette famille qui est composée d’Eddie et Amani, un couple de retraités ouvriers. Et avec eux vit encore Salmane, le fils qui a 36 ans et qui vit sa vie de Tanguy. En fait, il est tranquille, se dit que ce sera toujours comme ça. En fait, il y a un truc un peu figé et sauf qu'un jour, un lundi, la maman décide de s'en aller. Et donc à ce moment-là, les deux hommes de sa vie, Eddie, le père et le fils, ben pour eux, tout se brise parce qu’ils se rendent compte que sans Amani, la femme de leur vie en fait, il n'y a plus rien qui fonctionne. Et chacun part dans son enquête, en se disant "on va la chercher, on va essayer de retrouver". C'est une histoire d'amour, d'amitié, de tendresse, de famille, qui n'est pas une histoire de quartier. C'est une histoire universelle qui se passe dans un quartier, où, je pense, tout le monde peut se retrouver puisque c'est une histoire de famille avant tout, avec un secret au milieu. Et l'enjeu, c'est de savoir où est partie la mère, mais surtout pourquoi elle est partie. » Fresque sociale et intimiste Si la disparition de la mère est au centre de l’intrigue de ce roman et dont les causes profondes s’éclaircissent au fur et à mesure qu’on tourne les pages, elles ne sont pas les seuls enjeux de ce récit pluridimensionnel. Quatre jours est aussi un roman d’éducation avec pour final l’entrée tardive dans la vie adulte de Salmane, le fils unique du couple, que le séisme familial fait sortir de son cocon. Ce roman se veut aussi une fresque sociale, avec sa foultitude de personnages qui évoluent dans le quartier de la Caverne où se déroule l’action du roman. Pour eux aussi, la disparition d’Amani est un tournant, un moment fatidique qui leur révèle leurs propres limites. La caverne n’est pas seulement un quartier, mais un village, comme l'affirme l’auteur. « Le vrai nom du quartier, c'est la caverne des oiseaux et tout le monde appelle ça la caverne à cause des tags justement. Un peu le délire que se sont fait des dessinateurs du quartier, qui ont décoré les murs de cette cité HLM. Mais oui, c'est complètement un prétexte pour raconter ces endroits où la routine a établi un royaume, clairement. Et donc ça raconte un mode de vie, ça raconte des histoires d'amitié, ça raconte une fin, le temps qui passe différemment. On a l'impression d'être dans un village où on a l'impression que rien ne va bouger. On vit à son rythme. La caverne en soi, c'est un personnage. Le quartier est un personnage. » Dans cette allégorie de la Caverne, nous sommes un peu chez Platon. Il y a aussi du drame situationnel à la Beckett, l’Irlandais qui a fait de l’insolite le ressort de l’action dans ses récits, et last but not least, il y a du Sartre dans le souci de Ramsès Kéfi de donner à entendre les bruits et fureurs de l’existence, bannissant toute tentation d’essentialisation. ► Quatre jours sans ma mère, par Ramsès Kéfi. Editions Philippe Rey. 208 pages, 20 euros.
Classique de la littérature africaine moderne, le premier roman du Mozambicain Mia Couto Terre somnambule a été traduit en 33 langues. Traduit en français deux ans après sa parution en 1992, mais épuisé depuis, il vient d’être retraduit. Il s’agit d’une version plus audacieuse, avec pour ambition, comme le précise la quatrième de couverture du livre, d’être à la hauteur « de la créativité de Mia Couto qui a voulu construire un langage qui rende compte d’une nation à la recherche de sa propre image ». Entretien avec Elisabeth Monteiro Rodrigues, traductrice de Terre somnambule. Rediffusion du 9 mars 2025. RFI : Comment est née cette idée de retraduire Terre somnambule ? Elisabeth Monteiro Rodrigues : Il y a quelques années on s’est rendu compte que la première traduction de ce roman, faite par Maryvonne Lapouge-Pettorelli, n’était plus disponible, qu’elle était en fait épuisée depuis une dizaine d’années. L’idée d’une nouvelle traduction est alors née pour que ce texte existe de nouveau en français. Nous en avons souvent parlé avec Mia Couto. C’était un désir commun, partagé entre Mia Couto, moi et les éditions Métailié. On a donc attendu que les conditions éditoriales soient réunies pour le faire et les choses se sont débloquées en septembre 2020. C’est comme ça que j’ai commencé à travailler sur cette traduction. En fait, vous avez retraduit le roman. Est-ce parce que vous souhaitiez améliorer la traduction existante ?  Ce n’est pas la qualité de la traduction existante qui était en cause. D’ailleurs dans l’avant-propos qui accompagne la nouvelle version du roman en français, je rends hommage à Maryvonne Lapouge-Pettorelli, la première traductrice de Mia Couto. Sa  traduction est très belle. Je souhaitais découvrir ce qu’on peut entendre aujourd’hui de ce tout premier roman, à l’aune de mon long compagnonnage avec l’œuvre de Mia Couto, en donner ma lecture et mon interprétation. Je voulais essayer de recréer en français ce que Mia Couto fait à la langue portugaise. Expliquez-nous donc ce que fait Mia Couto à la langue portugaise ? Dans ses écrits sur son travail, Mia Couto parle de la « désidiomisation » de la langue, c’est-à-dire qu'il déconstruit le portugais dans sa norme européenne. Mia Couto se considère lui-même comme un traducteur. Ça tient à son positionnement dans son écriture entre différents mondes, entre l’urbain et le monde rural, entre les anciens et l’histoire, les vivants et les morts etc…, comme l’est le personnage de Kindzu qui est un intermédiaire entre sa famille et le monde extérieur qu’il rencontre à travers l’école. Et je pense que le langage que Mia Couto met en œuvre a pour l’ambition de réunir tous ces mondes pour les faire co-exister. Son travail a à voir avec cette idée qu’il faut une langue particulière pour restituer tous ces différents mondes. Prenons, par exemple, le début du roman. On lit dans la première version : « La guerre, à cet endroit, avait tué la route ». Plus loin, « Seuls, alentour dans la savane, les baobabs contemplent le monde en train de flétrir ». Ces phrases deviennent sous votre plume : « Dans ce pays, la guerre avait mort la route. (…) Dans la savane à l’entour, seuls les baobabs contemplent le monde qui défleurit ». Pourriez-vous nous expliquer le processus qui vous a conduit à la version que vous nous donnez à lire ? Cela m’a pris un certain temps pour arriver à ce résultat, comme vous pouvez l’imaginer. Qui plus est, les processus ont été différents dans les phrases que vous citez dans vos exemples. Alors que pour « le monde qui défleurit », c’est une traduction quasiment littéral de « mundo a desflorir ». « Desflorir », c’est bien le terme qui est utilisé en portugais par l’auteur. Comme le terme « défleurir » existe en français, j’ai voulu conserver cette image à la fois concrète et poétique. Cela se corse un peu pour la première phrase. Comment le terme « endroit » devient « pays » dans ma version, mérite une explication. Mia Couto écrit « lugar » en portugais, qui veut dire « endroit » « lieu » ou « région » en français. J’ai utilisé le mot « pays » dans son sens restreint de « région », tel qu’on l’entend par exemple chez René Char, pour le faire résonner avec le mot terre un peu plus loin. Quant à la formule « la guerre avait mort la route », elle renvoie à un usage, on peut dire, « populaire » du participe passé dans l'original. Je me suis dit qu’il fallait oser introduire quelque chose d’équivalent, en décalage par rapport à ce qu’on attendait d’un point de vue normatif. Dans ce premier chapitre, il y a énormément d’autres exemples de ruptures syntaxiques ou normatives. Mia Couto part d'une structure idiomatique existante qu'il transforme. Il y a un sens de l’aphorisme, de la formule, ce qui donne en portugais quelque chose de très resserré et très rapide. Mon ambition était de reproduire dans la version française cette dimension rythmique et la rupture linguistique.  Dans l’avant-propos explicatif, vous avez raconté que vous vous êtes inspirée du travail sur la langue des écrivains africains ou antillais comme Chamoiseau, Kourouma, mais aussi de Rimbaud. Comment le langage de ces auteurs a-t-il nourri votre réflexion en tant que traductrice ? Cela a à voir avec ce qu’est traduire pour moi. On traduit, je crois, avec tous les livres qui nous ont formés, qui nous ont intéressés, émus, touchés... La traduction, pour moi, est un peu un dialogue avec ma bibliothèque intérieure. Dans ma bibliothèque, il y a bien sûr les auteurs que vous avez cités et beaucoup d’autres. Ils ont en commun d’écrire dans une langue française qui est ouverte et dans laquelle justement circulent d’autres langues et d’autres rapports au monde. Je pense particulièrement au Soleil des indépendances d’Ahmadou Kourouma ou à La Vie et demie de Sony Labou Tansi. Mais aussi à Rimbaud ou à Jean Giono. Leurs textes, dans lesquels se déploient des imaginaires autres et de nouvelles possibilités d’écriture, m’aident dans mon travail de traductrice, en m'inspirant parfois des solutions à des problèmes d’équivalents, qui peuvent m’occuper des jours et des jours. C’est ce qui m’est arrivé avec Rimbaud, dont le poème « Les premières communions » m’a suggéré le mot « illuné » pour traduire « enluarada », relativement courant en portugais, il signifie éclairé ou baigné par le clair de lune, et pour lequel je souhaitais un seul mot en français pour préserver la cohérence rythmique.    Avez-vous l’impression que votre retraduction permet aux lecteurs de mieux entrer dans ce roman complexe, surtout dans cette allégorie de la « famished road » au cœur de l’intrigue ?   Il faudrait peut-être poser la question aux lectrices et aux lecteurs. Moi, je peux vous parler de mon projet. Il était, je crois, de montrer que la langue bouge, en contrepoint à la nature morte, au désespoir qui est au cœur de ce roman. Elle annonce la renaissance, avec l’apparition de la rosée, les couleurs qui reprennent leur droit sur le chaos et la mort. C’est parce que Mia Couto réussit à raconter si merveilleusement cette renaissance de l’homme et de la nature que j’aime tant Terre somnambule.   Terre somnambule, par Mia Couto. Traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues. Métaillié, 256 pages, 24 euros.
Ce dimanche, RFI vous propose le second volet de l’entretien avec Nathacha Appanah. L’écrivaine d’origine mauricienne est en lice cette année pour le prix Goncourt avec son douzième ouvrage La nuit au cœur, une œuvre éblouissante d’interrogation et de justesse. Ni récit, ni témoignage, ce texte a pour thème l’énigme du féminicide conjugal. Victimes de violences de leurs compagnons qu’elles ont  pourtant aimés et admirés, les héroïnes de Nathacha Appanah plongent, inconsolées, dans la nuit noire du désespoir. Suite de l’entretien avec l’auteure. RFI : Elles s’appellent Chahinez, Emma et puis Nathacha comme vous. Qu’est-ce qu'elles ont en commun, vos trois héroïnes dont les histoires sont entrelacées dans ces pages ? Nathacha Appanah : Qu'est-ce qu'elles ont en commun ? Elles ont plein de choses en commun. Peut-être une certaine jeunesse, pour commencer. Elles ont aussi en commun l'envie de vivre, le désir de faire de leur vie quelque chose, une vie à modeler à leur manière. Elles ont en commun une ambition, certes différente d’un personnage à l’autre, et bien sûr leur libre arbitre. Ensuite, elles ont des choses terribles en commun. Elles ont en commun l’homme qu'elles ont aimé et qui se révèle être quelqu'un de, d’abord de jaloux... Ça commence toujours comme ça. Ensuite de très possessif et autoritaire. Quelqu'un qui est « contrôleur » dans le sens stricto sensu du terme, donc qui contrôle chacun de leurs mouvements. Un homme qui est manipulateur, un homme dominateur, un homme qui ne supporte pas autrui dans la vie de ces femmes-là et donc qui les isole, un homme qui leur prend  leur esprit, mais également leur corps comme étant un territoire. Malheureusement, elles ont ça aussi en commun. Et en dernier lieu, elles ont en commun, comme pour retrouver le désir qu'elles avaient auparavant, le courage d'autres choses. Chahinez Daoud avait quitté son mari, avait décidé de divorcer. Emma avait tenté de le quitter plusieurs fois et le lui avait dit. Et cette autre jeune fille que j'ai été, qui s'appelle Natacha, qui est mon nom, avait aussi décidé de quitter son compagnon. Et dans cette décision de quitter, il y a plusieurs choses. Quitter quelqu’un, ça peut durer très longtemps. Dans nos sociétés où il y a un semblant d'égalité, on croit que c'est facile de se séparer. Mais ça prend du temps de quitter quelqu'un parce qu'il faut le quitter totalement. Il faut quitter le foyer qu'on a construit, il faut quitter l'image que les enfants ont de ce foyer-là. Il faut aussi quitter en ayant l'assurance d'être en sécurité. Et nous trois, nous avons quitté sans l’assurance de cette sécurité, et nous avons couru vers une issue qui n'en a pas été une. L’issue se révèle être tragique, fatale pour Emma et Chahinez. Moi, j'en suis sortie. Et vous avez écrit… Vous savez, j'écrivais avant, j'écrivais avant de connaître cet homme. Et j'écrivais beaucoup. C'est quelque chose qui ne m'appartient qu'à moi. J'ai commencé à écrire quand j'avais treize ans. Puis, j'ai rencontré cet homme qui disait m'aimer parce que j'écrivais, parce que lui aussi il écrivait. Et notre amour s'est développé là-dessus. À partir du moment où j'ai commencé à vivre avec lui, à partir du moment où il m'a enserré, j'ai arrêté d'écrire. Et quand je l'ai quitté, j'ai essayé par tous les moyens de retrouver celle que j’étais, celle qui écrivait. Et j’ai écrit plein de choses, des nouvelles, de la poésie, j’ai relu mes classiques préférés. Pour moi, c’était une façon de sentir que j’étais vivante ! Vous poursuivez votre œuvre littéraire avec La nuit au cœur qui n’est ni un roman ni un livre de témoignage. Diriez-vous que c’est plutôt une réponse littéraire à la violence que vous avez subie ? Vous avez dit : « Je voulais le transformer, lui, sa chair, son visage, ses paroles, ses actes, sa structure humaine et faillible, en matière littéraire ». Comment transforme-t-on le vécu en matière littéraire ? Pour moi, « littérature » est un mot nu, un mot sincère, un mot authentique. Il n’y a rien de grandiloquent là-dedans. Pour moi, ce mot renvoie aux livres qui m’ont touché depuis ma découverte de la littérature à 13 ans. En écrivant mon livre, je souhaitais, je tentais, j’espérais que ce livre-là soit à son tour un livre généreux comme tous les livres que j’ai aimé lire, que tout le monde puisse s’y retrouver, s’y sentir accueilli ou rejeté aussi. J’ai eu l’impression d’avoir écrit ce livre debout sur mes autres livres, dans le sens où j’avais assez d’exercices ou de pratiques pour pouvoir l’envisager. Vous avez commencé votre question en me demandant si ce livre était une réponse à ma souffrance. Voyez-vous, la littérature n’est pas pour moi un lieu de réponse. Elle n’a pas à apaiser, ni à consoler du mal que nous fait la vie. C’est avant tout et c’est comme ça que je la pratique, un lieu d’exploration, de nuance et de complexité. Elle se place en biais, par en dessous pour nous aider à mesurer la complexité de la vie.   Il est aussi beaucoup question dans ce livre de l’impossibilité de raconter, de l’indicible de l’expérience… L'impossibilité, je dirais l'impuissance du langage. Oui, je me suis trouvée confrontée à cela. Pour moi, depuis mon premier roman, la langue est la question première, sinon essentielle. En écrivant La nuit au cœur, je me suis posé la question comment cette langue sera mise à l’épreuve de ces trois histoires. J’y ai répondu en écrivant aussi sur le langage, sur la langue, sur la manière de dire. Je m’étais dit qu’au fur et à mesure que j’avancerais dans l’écriture, je supprimerais ces parties. Trouver le mot juste était une manière pour moi d’avancer dans le texte. Je me suis très vite rendu compte chemin faisant que je n’écrivais pas seulement ce livre, mais aussi l’ombre de ce livre. Le fantôme de ce livre, comme je pourrais dire ces deux femmes, Chahinez Daoud et Emma, ont été mes fantômes.       La nuit au cœur, par Nathacha Appanah. Gallimard, 285 pages, 21 euros.
La Franco-Mauricienne Nathacha Appanah est l’une des têtes d’affiche de la rentrée littéraire 2025. Avec La nuit au cœur, son nouvel ouvrage paru aux éditions Gallimard, la romancière livre un texte fort, percutant, à mi-chemin entre récit, témoignage et journal intime. Dans ces pages se croisent et s’entrelacent trois histoires de femmes victimes de violences conjugales. L’une de ces femmes, c’est l’auteure elle-même qui a subi au sortir de l’adolescence une emprise amoureuse, aussi douloureuse que brutale, dont elle est sortie vivante, contrairement aux deux autres protagonistes du livre. La nuit au cœur est le douzième texte de Nathacha Appanah. Premier volet de l’entretien que l’auteure a accordé à RFI à l’occasion de la sortie de son livre. RFI : Bonjour Nathacha Appanah. On commence par un poème de l’Argentin Jorge Luis Borges que vous citez dans votre récit, et que vous avez accepté de nous lire. Son titre est L'Autre tigre : Nathacha Appanah : « Chercherons-nous. Un autre tigre. Le troisième. Mais il sera toujours une forme de rêve. Un système de mots humains. Non pas le tigre vertébré qui, plus vieux que les mythologies, foulent la terre. Je le sais. Mais quelque chose me commande cette aventure indéfinie, ancienne, insensée. Et je m'obstine encore à chercher, à travers le temps vaste du soir, l'autre tigre, celui qui n'est pas dans le vers. » On se pose la question en lisant ce poème que sans doute cette « aventure indéfinie, ancienne, insensée » qui fait le lien avec ce que vous racontez et ce poème. Je dirais que « ancienne, insensée », ce sont des adjectifs très justes, mais je n'utiliserais pas « aventure », parce que peut-être par mon éducation, ma culture « aventure » est liée pour moi à quelque chose de très joyeux. Alors qu'ici, ça n'a pas commencé très joyeusement, cela a été une traversée, je dirais davantage qu'une aventure. Une traversée de la nuit, une traversée de ces existences, c'est-à-dire d'abord l'existence de Chahinez Daoud qui a été tué le 4 mai 2021, ensuite, l'existence de ma cousine Emma qui a été tuée en décembre 2000, ensuite de ma propre existence, une partie de mon existence que j'avais mise de côté. Ce projet un peu fou au départ, non pas de lier les trois histoires, mais de les raconter côte à côte, d'une certaine manière, en littérature, en langage, avec des mots :  je dis que cela a été une traversée parce que, souvent, je ne voyais pas l'horizon. Souvent, je ne voyais même pas au-delà de mon nez. Je ne savais pas du tout ce qui m'attendait, ce que j'allais découvrir ou même la manière dont j'allais l'écrire. Et puis, j’avais aussi l’impression d’écrire la nuit, mais d’écrire aussi depuis la nuit, depuis le noir. Et j’espérais toujours, comme dans tous les livres, on espère qu’on arrivera à la fin. On espère que la forme nous semblera juste. J’espérais de la lumière. J’espérais quelque chose au bout de cette traversée, au bout de cette nuit. Ce livre raconte l’histoire de trois femmes aux destins enlacés, Chhinez, votre cousine Emma et vous. Vous avez survécu aux violences contrairement à vos deux compagnons d’infortune. À quel moment avez-vous ressenti le besoin de donner voix à ces histoires ? Je peux vous répondre très clairement, avec vérité et exactitude. C’était le05 mai 2021, le jour où j’ai appris la mort de Chahinez. Et dans cette journée-là, j’ai attendu, j’ai essayé de comprendre et je me suis rappelée Emma. Le lendemain, donc le 6 mai, je me suis dit, il est temps de faire temps de faire matière littéraire de cela, d'essayer en tout cas, d'essayer de comprendre cette course, cette fuite et comment l'inexorabilité de ce destin arrive là. Je crois que j'ai toujours essayé de comprendre notre condition humaine et comment sonder nos existences et son opacité, l'opacité de cette horreur que je voulais comprendre. Et pour ça, je savais qu'il fallait que je raconte la mienne d'horreur aussi. ► La nuit au cœur, par Nathacha Appanah. Gallimard, 285 pages, 21 euros.
Mathématicien, ingénieur des ponts et chaussées, docteur en sciences économiques, le Marocain Fouad Laroui est aussi romancier. L’homme compte parmi les plus importants écrivains contemporains du royaume chérifien. Son nouvel opus « La Vie, l’Honneur, la Fantasia » qui fait partie des 484 romans prévus pour cette rentrée 2025, raconte l’histoire d’un assassinat clanique, perpétré pendant le déroulement d’une parade équestre folklorique. Ce drame interroge le sens de la mythologie de la fantasia. Fouad Laroui, son nouveau roman, son parcours sont au menu de Chemins d’écriture de ce dimanche. Fouad Laroui a publié une dizaine de romans, plusieurs recueils de nouvelles, de la poésie, des livres pour enfants, de nombreux essais dont les sujets vont du totalitarisme religieux dans l’islam à la « bosse des maths », en passant par « le drame linguistique marocain ». De formation scientifique, l’homme est un auteur polyglotte, qui écrit des romans en français, de la poésie en néerlandais et des essais à la fois dans la langue de Voltaire et dans celle de Shakespeare. Partageant sa vie entre le Maroc qu’il a quitté à l’âge de 20 ans pour partir faire ses études en Europe, l’écrivain aime à répéter que ses romans lui permettent de garder le contact avec son pays natal, avec sa culture et sa société. « Écrire des romans, c’est ma manière de demeurer Marocain sans vivre dans ce pays », soutient-t-il. Son nouveau roman illustre ses propos. La Vie, l’honneur, la fantasia s’ouvre sur la tenue d’une parade équestre folklorique, qui fait l’admiration des touristes au Maroc. Mais derrière le folklore se cache une organisation clanique, des allégeances familiales, des bizutages et parfois même l’instrumentalisation de la cérémonie par des puissants pour perpétrer des vengeances claniques, comme cela se passe dans l’histoire racontée dans ce roman. Voici comment la quatrième de couverture résume le récit : « La troupe s’ébranle. Elle marche au pas, puis l’allure augmente et c’est le galop. Le chef lance un deuxième cri. Les cavaliers se dressent sur leurs étriers et brandissent haut leurs fusils. Le chef donne le troisième signal. De la buche de chaque fusil jaillit l’éclat de lumière et puis c’est la déflagration, une seule détonation faite de quinze autres, sinistre, effrayante, qui retentit dans le ciel. Arsalom se redresse, hagard, les yeux exorbités. Il porte la main à son cou, titube, pantin désarticulé à la chemise ensanglantée, fait quelques pas puis s’effondre au pied de la tribune. J’avais dix ans. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris pourquoi cet homme devait mourir ce jour-là – et de cette façon. » Des chevaux richement carapaçonnés Ce meurtre qui a entaché la belle parade est un défi pour l’état de droit que le Maroc moderne met en place. Le narrateur du récit est un très jeune adolescent. Il dit sa fascination devant l’apparat, les chevaux richement carapaçonnés, les cavaliers altiers en gandoura lançant leurs chevaux contre la tribune d’honneur en déchargeant leurs armes. Mais il est trop jeune pour comprendre le sens de ces rites immémoriaux et encore moins l’assassinat qui vient d’ensanglanter la cérémonie. L’un des cavaliers a tiré à balle réelle faisant un mort parmi les notables de la tribune d’honneur. Il est question de crime d’honneur, couvert par tous les participants de la cavalcade. L’honneur du groupe est en jeu. Il y a en effet quelque chose de tribal, cru, brutal dans ce récit de vengeance médiévale où les hommes font justice eux-mêmes pour laver leur honneur. On découvrira l’enjeu et l’histoire en poursuivant la lecture de de bref roman, à la fois didactique et passionnant. Rappelons seulement que la victime était loin d’être un ange. « Une petite frappe », écrit l’auteur, devenue un notable corrompu et vil qui faisait trembler l’administration et la police. Le roman raconte la lente montée dans la hiérarchie sociale de cet homme, qui s’est enrichi arrosant les responsables et profitant des failles dans l’État de droit. Un écrivain engagé Portraitiste engagé et radical, Fouad Laroui s’est imposé comme un observateur impitoyable des tares et des faiblesses de la société marocaine contemporaine. De livre en livre, il a bâti une œuvre de critique sociale, satirique à souhait, dénonçant l’obscurantisme et la corruption.   « Je suis un écrivain engagé. Je pense que c’est impossible de ne pas être engagé, quand on est artiste ou écrivain, en particulier écrivain. Il y a tellement de choses qui ne vont pas dans tous les pays arabo-musulmans. On le voit très bien avec les débats, et les crispations autour de l’islam. En réalité, les crispations autour de l’islam, c’est surtout autour de quelle forme d’islam veut-on ? Je pense que c’est une question individuelle. L’exploitation d’une religion à des fins politiques pour dominer les autres, non et non. Et de ce point de vue, je suis forcément un écrivain engagé. » Cette vision combative de la littérature que revendique Fouad Laroui vient de loin. Les modèles en littérature de l’écrivain ont pour noms Voltaire, Diderot que celui-ci a découverts au lycée français de Casablanca où il a fait ses études secondaires dans les années 1970. Il est intarissable sur cette période qui lui a donné le goût de la lecture, mais regrette encore avoir été orienté par ses professeurs vers la filière scientifique, alors qu’il rêvait de faire une carrière littéraire. « Quand on est premier en mathématiques, on suit la voie royale jusqu’à Polytechnique », lui avaient répété ses professeurs. C’est ce que le jeune Laroui s’est employé à faire, sans toutefois jamais enterrer son rêve d’écrire. Diderot ou rien Le rêve deviendra réalité en 1996 lorsque, proche du quarantenaire, il publie son premier roman, Les dents du topographe. Ce premier roman sera couronné par le prix Découverte Albert-Camus. En trente ans de carrière littéraire, Fouad Laroui a donné une œuvre à nulle autre pareille, inventive, jouissive et profondément engagée. L’homme aime à rappeler sa dette aux années de lycée et aux grands maîtres de la littérature française au contact desquels il s’est forgé son propre art romanesque. « En réalité, moi bien que je sois marocain, mes références littéraires ne sont pas absolument marocaines, explique l’auteur de La Vie, l’honneur, la fantasia. Mes références culturelles, elles viennent d’abord de l’adolescence au lycée, au lycée français de Casablanca, le lycée Lyautey. Et ces références-là sont des références de la littérature classique française. Par exemple, pour moi, quelqu’un qui a énormément compté, ce n’est pas très original, c’est Voltaire. L’une de mes autres références que je cite souvent, c’est Diderot. C’est 'Jacques le fataliste', c’est un livre qui a été pour moi un éblouissement parce que j’ai compris une chose qui est très importante, c’est la liberté du créateur, la liberté de ton, il y a constamment des digressions. Quand j’étais adolescent, j’avais l’intention de devenir écrivain, ça aurait été être Diderot ou rien. » Récit parodique, riche en digressions, La Vie, l’honneur, la fantasia a, certes, quelque chose de l’art romanesque de Diderot, mais aussi peut-être du sémiologue français Roland Barthes, qui a puisé dans les mythologies de sa société le sens de son devenir. La Vie, l’honneur, la fantasia, par Fouad Laroui. Mialet Barrault éditeur, 169 pages, 19 euros.
L’un des grands moments du Festival d’Avignon 2025 fut sans doute la représentation de la pièce Françé, du 5 au 26 juillet. Un drame aigre-doux sur le devenir de l’identité française dans un monde postcolonial et cosmopolite. Sur la scène du Théâtre des Halles, à Avignon, deux comédiens, bourrés de talents : Lamine Diagne et Raymond Dikoumé. Leur jeu sensible, tout en sobriété et trouvailles, doublé d’une mise en scène intelligente et originale, n’est pas étrangers au franc succès que la pièce a remporté auprès d’un public de festivaliers de plus en plus nombreux. RFI: Bonjour, Lamine Diagne et Raymond Dikoumé. Le dossier de presse qui présente votre pièce ainsi que vos parcours respectifs de comédien, s’ouvre sur la phrase suivante : « Lorsqu’ils se sont rencontrés à Marseille, ils se sont reconnus. » Pourtant, vos parcours sont très différents ? Raymond Dikoumé: Oui, c'est vrai qu'il s’est passé quelque chose. Déjà, nous nous sommes connus dans une certaine marge, qui est le monde du théâtre. Nous sommes tous les deux comédiens, acteurs, mais avec d'autres talents aussi, que ce soit la musique, et même la création. Tous les deux, on a écrit aussi nos propres spectacles, on a produit nos récits et je pense que c'est là où on s'est reconnu parce qu'on a des façons de fonctionner qui sont similaires. C’est ce qui vous a conduits à écrire ensemble Françé. Mais ce n’est pas le premier texte que vous avez écrit ? Lamine Diagne : Non, ce n’est pas le premier. Je dirais que c'est le troisième plutôt pour moi, mais qu'il est le fruit de ces autres spectacles où la question de l'identité était présente. La question coloniale était plus sous-jacente. J'ai écrit un spectacle qui s'appelle Le livre muet et qui retrace un petit peu, non pas seulement ma vie, mais aussi les parcours des parents, des ancêtres. Et dans les recherches que j'ai menées pour ce spectacle sur ma propre ascendance, j’ai découvert notamment les histoires des tirailleurs sénégalais. La question a commencé à pointer le bout de son nez lorsque je me suis intéressé à ma propre histoire. Cela a allumé un sujet qui a commencé à déborder, au point que j'aille chercher Raymond pour qu'on le traite vraiment à bras-le-corps. Votre spectacle a connu un beau succès à Avignon. La critique l’a qualifié de « proposition poignante et nécessaire » ? Un qualificatif dans lequel vous vous reconnaissez ? Lamine Diagne : Moi, je le comprends assez bien dans la mesure où on est quand même dans une société du fantasme, où on fantasme l'autre à partir de ses origines, de son apparence, de sa catégorie sociale, de l'endroit où il vit sans le connaître vraiment. Donc c'est absolument nécessaire qu'on arrête de se voir par le prisme du prêt-à-penser en quelque sorte, c'est-à-dire des perches qu'on nous tend les uns aux autres pour nous taper sur la tête. Cette parole est nécessaire et elle peut passer par l’art, par la discussion, l'échange, l'ouverture, énormément de choses. Et vous Raymond, « poignant et nécessaire », c’est comme ça que vous avec vécu ce moment, vous aussi ? Raymond Dikoumé : Oui, en effet, notamment par rapport à toutes les questions décoloniales qui arrivent sur le devant de la scène depuis ces dernières années. Il y a aussi cette particularité-là ici d'avoir une diaspora africaine très diverse, composée de personnes qui sont nées ici, qui ont des origines africaines, d'autres qui sont antillaises, mais toutes viennent d'Afrique. C'est ce qui se passe aussi dans notre spectacle. On essaie de toucher à notre héritage, un héritage que partagent beaucoup de personnes qui ont la peau noire. Le thème de la quête identitaire qui est au cœur de votre pièce est surtout symbolisé par la scénographie qui est particulièrement originale. La pièce se déroule dans une cave, au milieu des cartons. Pourquoi avoir situé l’action de la pièce dans cette espace marginale qu’est la cave ? Lamine Diagne : Une cave, c'est un lieu dans lequel on range des choses qu'on n'a plus envie de voir ou qu'on a peut-être envie de cacher. Le choix de la cave suggère que dans la pièce seront abordées des questions qui n'ont pas été assez traitées, notamment la question coloniale française. L’idée, c'était de retourner à la source des récits qui ont fait que l’on se retrouve aujourd'hui en France à s’interroger sur ce que nous sommes et de rappeler qu’on n’est pas là par hasard. Il y a vraiment des histoires que nous partageons. Et ces histoires, selon moi, elles ont été racontées de travers, jusqu'à il n'y a pas si longtemps. On commence tout juste à avoir accès à des récits qui viennent de l'autre côté de la mer, c'est-à-dire, qui ne sont plus européocentrés. Ce sont ces histoires qu’on a tenté d’aborder dans ce spectacle. Il s’agit de petites histoires, des histoires intimes, des récits familiaux de gens qui ont vraiment vécu soit sous la colonisation, soit pendant la décolonisation qui a vu se déferler une très grande violence dans certains pays. On l’a vu notamment au Cameroun, pays d’où vient la famille de Raymond. Et, pour vous Raymond, que représente cette cave ? Raymond Dikoumé : On pourrait analyser le choix de la cave à travers deux prismes. Il y a d’une part ce côté salles d'archives où s’accumulent des vérités sur des faits historiques qu’on refuse de regarder en face. Sur les cartons, sont projetées des images d'archives. D’autre part, la descente dans la cave peut être aussi vue comme la métaphore pour notre travail d’écriture. On a quand même plongé pas mal à l'intérieur de nous, à l'intérieur de nos histoires familiales. C'est un processus qui était assez salvateur et même puissant parce que, avec Lamine, pour écrire ce spectacle, on s'est beaucoup raconté l'un l'autre. On s'est confronté même à ce qu'on pensait et à nos impensés d'une certaine façon. On est parti déterrer ce qui était caché à la fois dans la société et en nous, choses qu'on a longtemps tenté d’étouffer, à l’intérieur de nous-mêmes. Pour les auditeurs de RFI, qui n’ont pas vu le spectacle, racontez-nous le début la pièce et comment les protagonistes se retrouvent à la cave ? Lamine Diagne : Il faut imaginer un immeuble moderne, quelque part en France, à Paris ou à Marseille. Moi, Lamine, trentenaire, de père sénégalais et de mère française, je joue le rôle d’un romancier en panne d’inspiration. Je viens d’emménager il y a quelques mois dans cet immeuble. J’y ai fait la connaissance de Raymond, français comme moi, né de parents camerounais, qui habite au 5ᵉ étage. Il est comédien. Je l’ai aidé à répéter son texte pour une audition. Nous nous retrouvons dans ma chambre pour un verre. On descend à la cave de l’immeuble pour y dégotter une bonne bouteille de vin à partager. Ensemble, nous pénétrons dans la cave où sont entreposés des cartons poussiéreux. Au fil des découvertes qui vont d’un casque colonial à un crâne, en passant par de vieilles correspondances, les deux comédiens se racontent leur parcour, leurs secrets de famille. Pour les protagonistes, afro-descendants, ce secret de famille concerne la colonisation et l’Afrique. Ce sont les pièces manquantes de l’histoire contemporaine de leur pays, soigneusement cachées dans des recoins de la mémoire collective, qui est symbolisée par la cave. Cette cave incarne aussi l’inconscient collectif : c’est l’endroit où on refoule des choses et à un moment, les choses que l’on refoule, finissent par ressortir, car ça commence à sentir mauvais. La pièce raconte ce moment explosif, quand la colère gronde et quand ceux qui ont été écartés de l’Histoire viennent frapper à la porte. À la fin de chaque représentation, vous prenez le temps de venir discuter avec le public. Ces rencontres ont-elles permis de faire évoluer votre réflexion sur la question de la place du passé colonial dans le devenir français ?  Raymond Dikoumé : Les vraies rencontres qu'on a pu faire avec le public, ce n'était pas forcément pendant le festival d'Avignon où on était très peu disponible puisqu'on devait ranger le plateau et on ressortait assez succinctement pour venir dédicacer quelques ouvrages et échanger quelques mots. En revanche, pendant toute la tournée de création, nous avons participé effectivement à des café-débats, des échanges, des bords de plateau passionnants. C'était très intéressant de voir comment nos histoires entrent en résonance avec les propos du public, que ces derniers soient ou non afro-descendants. C’était réconfortant de se retrouver dans une espèce de constellation familiale où chacun aurait sa place, où on ne serait pas forcément en train de se jeter l'histoire au visage. J’ai l’impression que cette circulation d’empathie devient possible quand on commence à se raconter et se raconter à l'endroit de sa propre intimité. C'est comme ça quand on laisse à la porte nos partis pris politiques, nos ressentiments, nos amertumes, qu’on parvient à se comprendre. Je pense que notre humanité a besoin de plus de moments de partage pour aller outre les choses qui nous divisent. Françé, pièce écrite et interprétée par Lamine Diagne et Raymond Dikoumé. Éditions Cris écrits/ Contre-voix. 2025
Figure fondatrice des lettres malgaches, Jean-Joseph Rabéarivelo fut l’auteur d’une œuvre poétique et romanesque de rare intensité. Presque quatre-vingt-dix ans après son suicide tragique en 1937, à l’âge de 34 ans, et ses dernières pensées pour Baudelaire, l’homme demeure un modèle admiré pour les écrivains malgaches contemporains. Entretien avec l’écrivain Jean-Luc Raharimanana, sur la richesse et l’inventivité de l’œuvre du poète disparu, à l’occasion de la réédition de son recueil de poèmes Presque-songes, paru en 1934 pour la première fois. Le volume composé à la fois en malgache et en français est passé à la postérité comme exemple brillant de l’ « exploration bilingue de l’imaginaire ». Jean-Luc Raharimanana est l’auteur entre autres de Nour 1947 (2001) , Revenir (2018) et d’autres romans, récits et mémoires, qui creusent à leur tour la mémoire de l’île natale. RFI : Chaque vers dans Presque-songes renvoie à la culture et l’imaginaire malgache, mais le lecteur n’a pas les outils pour décoder ces références. Comment comprendre, par exemple, cette « forêt bruissant de silence »  et « l’oiseau à prendre au piège qu’on fera chanter », qu’évoque « Lire », le poème d’ouverture du recueil ? Ce sont des métaphores ? Des symboles ? Jean-Luc Raharimanana : En fait, c’est une devinette. Qu’est-ce que c’est que cet oiseau qu’on veut faire chanter ? Et la forêt bruissant de silences ? C’est une forêt intérieure, une forêt où il y a quelque part un oiseau qui voyage à travers les pages et qui va raconter une histoire. Il faut attraper cet oiseau-là. C’est aussi une invitation à voyager dans l’imaginaire car les phénomènes racontés se déroulent dans la tête du poète. D’où « Lire », qui est le titre du premier poème du recueil. Ce n’est pas un titre anodin. Dans la postface de Presque-songes qui vient d’être réédité par les éditions Project’îles, vous racontez comment dans les années 1980, vous avez découvert la poésie de Rabéarivelo. Dans quelles circonstances avez-vous découvert cette poésie et dans quel sens cette découverte a été déterminante pour la carrière d’écrivain que vous embraserez quelques années plus tard ? J’avais 12 ans quand j’ai découvert la poésie de Rabéarivelo. À l’époque, je ne pensais pas que j’allais faire une carrière littéraire parce que j’étais encore trop jeune. Mais entre les jeunes dans mon adolescence, on se parlait en devinettes. On demandait aux copains sais-tu quel est ce lac qui n’a pas de fonds ? La réponse, c’était « le ciel ». Voici le genre d’images et de jeux qu’on trouve dans les poèmes de Rabéarivelo. En découvrant ses poèmes imagés, je me suis dit que « ah ! c’est donc ça la poésie ». J’ai compris très tôt qu’il fallait chercher la poésie dans le langage. Cette découverte m’a détaché de l’idée comme quoi la poésie tombe du ciel. Comment dit-on presque-songes en malgache ? On dit « sari-nofy ». Ça signifie quoi ? Presque-songes. En fait, « Sari-nofy » veut dire : « ça a failli être un songe ». Cela sonne un peu étrange en français. C’est plutôt l’inverse dans la logique française. En français, on dirait plutôt ça a failli être vrai. Le « Sari-nofy » est à la fois le rêve et le message des ancêtres. Les ancêtres nous viennent par le songe. Nous aussi, on va être des songes plus tard parce que nous serons ancêtres à notre tour. On ne sera plus dans le réel, on sera dans le songe des vivants. Le recueil Presque-songes paraît en 1934 du vivant du poète. Il est composé d’une trentaine de poèmes. Quels sont les principaux thèmes ? Il y en a beaucoup. La beauté des hautes terres malgaches, l’exubérance de la nature, la naissance du jour, mais aussi les secrets que les voix silencieuses nous amènent. Les voix silencieuses sont celles des ancêtres. Rabéarivelo ne parle pas directement de la colonisation, mais il parle de la perte de notre culture, de nos idées. Le poète raconte comment il remédie à cette perte-là. En creusant, en creusant, en creusant dans la culture malgache. C’est ce qu’il fait justement en entreprenant d’écrire dans les deux langues, en malgache et en français. Ce n’est pas de la traduction… Ce n’est pas du tout de la traduction. Rabéarivelo comme d’autres poètes des années 1930 n’ont pas abandonné la pratique de la langue malgache malgré le fait que le pouvoir colonial français avait interdit qu’on parle le malgache. Ses premiers poèmes, Rabéarivelo les a écrits en malgache, avant de les traduire lui-même en français. Mais dans son recueil Presque-songes et un autre qui s’appelle Traduit de la nuit, la tactique change, ce qui est confirmé par les brouillons manuscrits. On ne sait plus quelle est la langue de départ et quelle est la langue d’arrivée du poète. En fait, il n’y en a pas car on assiste à une création spontanée dans les deux langues. On a parlé aussi d’une « exploration bilingue de l’imaginaire » qui aboutit à une fusion des deux langues, des deux imaginaires. La qualité littéraire dans les deux versions est absolument extraordinaire. Ce bilinguisme sans hiérarchie est devenu la marque de fabrique de l’œuvre poétique de Rabéarivelo. Est-ce qu’on peut qualifier « cette exploration bilingue des imaginaires » de métissage ? Je ne sais pas comment répondre à votre question. Je suis tenté de vous dire que le métissage ne m’intéresse pas forcément. En fait, je me méfie de ce terme parce qu’il y a beaucoup de complaisance, beaucoup de facilité dans le fait de s’affirmer métis ou qu’on appartient aux deux cultures. Ce n’est pas parce que vous avez deux origines biologiques différentes que vous êtes obligatoirement métis. Le bilinguisme de Rabéarivelo est fondé sur des lectures, des affinités cultivées tout au long de sa vie. Il avait acquis une connaissance approfondie des deux langues, des deux cultures, de la culture malgache bien sûr, mais aussi de la culture occidentale, comme ses correspondances avec les grands écrivains et penseurs européens en témoignent. Si vous n'explorez pas les deux cultures, les deux origines que vous revendiquez, si vous ne vous investissez pas dans ce travail qui relève de l’imaginaire et du civilisationnel, vous ne pouvez pas être métis. Les identités, tout comme les affections, ça se travaille. Presque-songes, par Jean-Joseph Rabearivelo. Réédité par les éditions Project’iles (2025), 115 pages, 14 euros.
En attendant la parution cet automne d’un nouveau roman de l’Haïtienne Yanick Lahens, son éditrice parisienne réédite Dans la maison du père, le tout premier roman qui a fait connaître cette auteure talentueuse. Paru en 2000, ce bouleversant récit d’apprentissage, dont l’action se déroule dans le quartier bourgeois de Port-au-Prince, n’a pas vieilli d’un iota. Son portrait incandescent d’une jeune adolescente se réveillant aux promesses du monde qui l’entoure, sur fond de ressentiments familiaux et de drames sociaux, fait écho aux convulsions meurtrières que connaît l’île caribéenne, abandonnée par son élite corrompue et une communauté internationale résignée aux dérives des nations qui tardent à s’inscrire dans la logique du capital et du gain.  À 70 ans passés, Yanick Lahens est la grande dame des lettres haïtiennes. Traduite en nombreuses langues, elle est l’auteure de six romans et d’un septième qui est en attente de publication à la rentrée littéraire de septembre. En 2014, elle s’est vu décerner le prix Fémina pour son roman Bain de lune. Elle a aussi été titulaire de la prestigieuse chaire des Mondes francophones au Collège de France à Paris, où tout au long de l’année 2019, elle a assuré un séminaire littéraire passionnant consacré à la thématique « Urgences d’écrire, rêves d’habiter », mêlant littérature et histoire d’Haïti. On pourrait qualifier Dans la maison du père qui vient d’être réédité cette année de «bildungsroman », un roman d’apprentissage, lumineux et intense. Il raconte le récit d’entrée dans l’âge adulte d’une jeune fille en fleurs, sur fond d’événement majeur qui ont jalonné l’histoire haïtienne du XXème siècle : le retrait des Marines américains en 1934 après deux décennies d’occupation de la « terre des hautes montagnes », la dictature des Duvalier pendant la Guerre froide, mais aussi les passages d’André Breton et d’Aimé Césaire dans l’île durant la Seconde Guerre mondiale. « 21 août 1934. (…) Une joie nue dansait dans la ville. La veille, au moment de m’endormir, mon père m’avait prévenue : "Demain tu vas vivre une journée que tu ne devras jamais oublier." - Pourquoi ? lui avais-je demandé. - Les Américains vont quitter le sol haïtien. Notre drapeau flottera à nouveau seul. Regarde et souviens-toi. Ce que tu verras demain, tu pourras le raconter à tes petits-enfants. » Ce passage, situé dans les premières pages, donne le ton du roman. Nous sommes ici entre l’histoire et l’avenir, le rêve et l’épaisseur du réel, le déroulement solennel de l’actualité et l’impatience de l’attente. À écouterYanick Lahens, la romancière haïtienne Une œuvre, entre ancrage et fuite « Je suis tard venue à l’écriture. Cela m’a protégée de vouloir me prendre pour Dostoïevski », aime rappeler Yanick Lahens. Elle est quasiment cinquantenaire quand elle publie Dans la maison du père. Toute son œuvre est nourrie par une vie pleinement vécue, entre exil et enracinement au pays natal, sur les hauteurs bourgeoises de Port-au-Prince, où est campée l’intrigue de son premier roman. L’entrée dans la carrière fictionnelle de cette auteure talentueuse a été préparée par une longue et riche réflexion sur la place de la littérature et de la culture dans son pays, comme en atteste l’essai remarquable qu’elle a publié dans les années 1990, intitulé L’Exil : Entre l’ancrage et la fuite, l’écrivain haïtien. Elle a aussi publié dans la foulée deux recueils de nouvelles où se déploient les thèmes et les névroses qu’elle développera plus tard dans ses romans. Elle reconnaît avoir aimé explorer le format à souffle court de la nouvelle. « J’ai essayé la nouvelle. C’est une esthétique du temps court. Il y a des contraintes. Mais c’est aussi un plaisir de le faire parce qu’écrire, c’est à la fois une souffrance, mais aussi un plaisir immense de jouer avec les mots pour pouvoir traduire le ressenti, les interrogations, la complexité. » Dans La Maison du père, caractérisé par son écriture maîtrisée, sophistiquée et déchirante, on retrouve tout cela, le ressenti, les interrogations, la complexité de la vie. Puisant son matériau dans son propre vécu, Yanick Lahens a écrit le récit d’éclosion d’une adolescente aux complexités de la vie, aux passions et aux émotions. À lire aussiLa romancière haïtienne Yanick Lahens Solaire et patriarcal En révolte contre un père solaire et patriarcal, la jeune Alice Bienaimé refuse de se contenter du modèle de fille rangée que l’on l’invite à devenir. À l’écoute des bruits et des fureurs qui habitent la société haïtienne, elle cherche à se libérer en sortant des sentiers battus et étroitement bourgeois. Elle cherche ses modèles dans la culture populaire et tente de se libérer à travers les danses ancestrales interdites par la société bien-pensante. La danse dans ces pages, selon l’auteure, est la métaphore d’une démarche transgressive et ô combien libératrice pour le personnage central. Elle n’oublie pas pour autant, comme elle l’explique, « la danse haïtienne traditionnelle était très mal vue dans la petite bourgeoisie. La danse est importante dans nos sociétés parce que c’est une reprise en mains d’un pouvoir sur le corps qui était interdit sous l’esclavage. Quand on est en esclavage, on a un corps prisonnier, un corps violenté et la danse est la reprise en main de ce corps-là. » La jeune Alice s’emploie à faire tomber les barrières, barrières sociales, psychiques et culturelles, en se rapprochant de sa nourrice Man Bo qui lui raconte les légendes de leur île. Dans les cours de danse, elle s’initie au culte vaudou et tombe amoureuse d’un certain Edgard, issu des quartiers grouillants de la ville. Leur rencontre, écrit la romancière, « assouvit toutes (ses) faims naissantes ». Faire tomber les barrières est le principal thème de ce premier roman magnétique, servi par la plume acérée et puissante d’une auteure dont le talent est à la hauteur de la littérature haïtienne bicentenaire, qui a donné quelques-uns des grands noms des lettres francophones. « L’écriture nous a fait naître en tant que peuple », soutient l’Haïtienne Yanick Lahens. À réécouter1. Yanick Lahens ►Dans la maison du père, par Yanick Lahens. Editions Sabine Wespieser, 2015, 2025 (Le Serpent à Plumes, 2000),190 pages, 18 euros.   
Cette année, pour la première fois, la Namibie commémore officiellement le massacre de ses populations, sous la colonisation allemande. C’était l’Holocauste avant l’Holocauste, c’est ainsi que les historiens qualifient le génocide des Herero et des Nama, survenu il y a 120 ans. La littérature africaine s’est aussi emparée de cette histoire terrifiante de brutalités et de domination, comme en témoigne Au-delà du silence du Sud-Africain André Brink. Un livre-réquisitoire doublé d’un récit féministe. Windhoek, la capitale de la Namibie : le 28 mai 2025, à l’initiative de sa présidente Netumbo Nandi-Ndaitwah, la population namibienne s’est recueillie devant la mémoire de leurs ancêtres tués pendant la terrible campagne d’extermination qui s’est déroulée dans ce pays, il y a 120 ans, sous la colonisation allemande. La présidente a ensuite rejoint ses compatriotes dans une veillée aux chandelles à travers les rues de la capitale.  C’est la première fois que cette nation de l’Afrique australe commémorait officiellement cette page traumatique de son histoire coloniale. Le crime, perpétré entre 1904 et 1907 et qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts, est aujourd’hui considérée comme le premier génocide du XXème siècle. C’était, dit-on, l’Holocauste avant l’Holocauste. En 2021, l’Allemagne a officiellement reconnu sa responsabilité dans ce crime contre l’humanité et a demandé pardon par la voix de son ministre des Affaires étrangères de l’époque. « C’était un vrai massacre, raconte Georges Lory, spécialiste de l'Afrique australe. Pour les Herero qui ne sont pas majoritaires au sein de la population namibienne, ils doivent faire à peu près 10 % de la population, c’était très important. Les Nama étaient moins nombreux, mais c’est important que cela soit rappelé et souligné que cette colonisation s’est faite dans la douleur. Les Herero, qui étaient environ 80 000 personnes en 1904, ils ont été réduits à 15 000 personnes quatre ans après. Dans les années 2000, les descendants des Herero me disaient encore toute la souffrance que cet épisode dramatique leur inflige. En 2021, l’Allemagne a reconnu les exactions commises en Namibie un siècle plus tôt sous la colonisation allemande. La Namibie a instauré le 28 mai, jour du génocide. Cette année, cela a été la première fois qu’on a rappelé ce souvenir. » À lire aussiLa présidence de Namibie fait du 28 mai un Jour de souvenir national du génocide des Herero et Nama La Conférence de Berlin Tout a commencé en 1885, à la Conférence de Berlin où les puissances européennes se sont partagé le continent africain comme un vulgaire gâteau d’anniversaire. Entrée tardivement dans la danse, l’Allemagne est devenue une puissance coloniale en s’arrogeant la tutelle de l’actuelle Namibie, dans le sud-ouest de l’Afrique. Le premier gouverneur du territoire était un certain Heinrich Göring, père d'Hermann qui allait ensuite briller pendant les années fatidiques de la Seconde Guerre mondiale en tant que l’un des principaux leaders de l’Allemagne nazie. Quant au père Göring, lorsque la population se révolte, chassé de ses terres convoitées par les colons allemands, il fait venir un corps expéditionnaire pour mater la révolte. La répression sera brutale. Les militaires allemands, placés sous le commandement d’un certain Lothar von Trotha, connu pour sa cruauté, tirent sur les Africains désarmés à coups de canon, exécutent les survivants, empoisonnent les puits d’eau. Selon les historiens qui se sont penchés sur le sujet, l’objectif était d’exterminer la population. À lire aussiAndré Brink : «Le romancier est toujours déçu par le réel» Hanna X, l’orpheline devenue figure de révolte À son tour, la littérature s’est emparée du sujet. L’un des plus beaux romans consacrés à l’extermination des Herero et des Nama, on le doit au sud-africain André Brink, connu pour ses romans dénonçant l’apartheid dans son pays. Fasciné par l’histoire des violences qui ont ensanglanté l’Afrique australe, Brink raconte dans Au-delà du silence, la tragédie de l’histoire namibienne. Il ne s’agit pas pour autant d’un récit historique, mais d’un récit de fiction qui, sur fond de la tragédie collective, raconte la quête identitaire d’une jeune orpheline allemande, débarquée en Afrique dans l’espoir d’y réaliser ses rêves de liberté. Le romancier s’était inspiré des documents d’archives, où s’accumulent des témoignages des femmes arrivées d’Allemagne pour fournir aux colons allemands une épouse, et parfois simplement de la chair fraiche. André Brink écrit : « C’est ce nom qui, d’abord, a attiré mon attention. Hanna X. […] Hanna X. Ville d’origine, Brême. Voilà toute l’information qui était consignée là, rien d’autre. […] De ce Brême, de ce son, du souvenir de ces musiciens rejetés, surgit Hanna X. Une vie jalonnée par ses multiples morts. La première dut survenir avant qu’elle soit déposée, plus morte que vive, sur le seuil des Petits Enfants de Jésus, sur la Hutfilterstrasse. Elle mourut ensuite, deux fois, pendant ses années d’orphelinat. Une fois encore (nous en avons la trace) à bord du Hans Woermann qui voguait sur des mers plus foncées que la lie, partant de Hamsbourg, dépassant Madère, Tenerife et Grand Bassa, le long de la côte ouest de l’Afrique. Et puis naturellement, maintes fois, dans le Sud-Ouest africain, aujourd’hui la Namibie. Chacune de ces morts était une mue, un nouveau départ, comme un cycle menstruel. Mi-deuil, mi-célébration. La vie continue, hein ? » À lire aussiAndré Brink: «Je suis né sur un banc du Luxembourg»   À mi-chemin entre Antigone et Jeanne d'Arc Protagoniste d’Au-delà du silence, Hannah a réellement existé parce que l’auteur a retrouvé son nom dans les archives coloniales. Mais contrairement aux autres femmes allemandes débarquées en Namibie à l’époque, il lui manquait un patronyme clair. D’où le X de l’anonymat adjoint à son prénom. Mais c’est surtout l’imagination du romancier qui est convoquée ici pour combler les lacunes dans les archives bureaucratiques, faisant de l’orpheline traumatisée une figure de révolte féminine et populaire, inspirante et inoubliable. Cela donne un personnage à mi-chemin entre Antigone et Jeanne d’Arc qu'Hanna X admire. « Hanna X est orpheline. Brink a imaginé toute l’enfance d’Hanna X à Brême où elle est accueillie par des familles plus ou moins antipathiques dans le nord de l’Allemagne. Elle succombe aux charmes des recruteurs qui signifient qu’on peut aller faire fortune en Namibie. Au cours des voyages qui l’amènent à la capitale Windhoek, à l’intérieur des terres, elle est violemment agressée par un officier allemand qui lui coupe la langue notamment. Elle est défigurée et de ce fait ne peut pas trouver de mari. Toute sa quête sera ensuite de se venger de cet officier allemand. Ça se passe après les massacres de 1904. Et il y a la partie, je dirais épique du récit, qui raconte comment une femme qui est reléguée au Frauenstein, se rebelle et agrège autour d’elle des auteurs guerriers. Nama et les Hereros constituent une petite bande qui va prendre sa revanche sur l’Histoire », raconte Georges Lory. Au-delà du silence fait parler les silences de l’Histoire. Son principal mérite est peut-être d’avoir su arracher aux ténèbres les pages oubliées du passé qui, à leur tour, nous aident à déchiffrer le tremblement de l’Histoire immédiate, à Gaza et ailleurs. À lire aussi«Une Saison blanche et sèche», par André Brink Au-delà du silence, par André Brink. Traduction de Bernard Turle. Stock 476 pages, 22 euros.
Décédé il y a trente ans, au cours de l’été 1995, le Congolais Sony Labou Tansi a été l’un des écrivains les plus novateurs de la littérature africaine contemporaine. Révélé dans les années 1970, grâce à un concours de théâtre organisé par RFI, le Congolais a été un auteur protéiforme, excellant aussi bien dans le théâtre, la poésie que dans le roman. Avec six romans à son actif dont l’inventivité verbale commence dès le titre, La Vie et demie, L’État honteux ou encore Les sept solitudes de Lorsa Lopez, l’écrivain a révolutionné l’écriture romanesque en rompant définitivement avec le social-réalisme qui a longtemps dominé la fiction africaine. La Vie et demie, son premier roman devenu un classique francophone, puise son inspiration dans le « réalisme merveilleux » latino-américain. « C’était l’année où Chaïdana avait eu quinze ans. Mais le temps. Le temps est par terre. Le ciel, la terre, les choses, tout. Complètement par terre. C’était au temps où la terre était encore ronde, où la mer était la mer – où la forêt… Non ! la forêt ne compte pas, maintenant que le ciment armé habite les cervelles ». Nous sommes ici au cœur des ténèbres, dès les premières pages. C’est la fin du monde, du monde connu. Les continents sont entrés en collision. L’apocalypse now, hier, demain. … Ainsi commence La vie et demie de Sony Labou Tansi, l’un des romans-phares de la littérature africaine moderne. Paru en 1979, le volume annonce l’entrée en scène d’une nouvelle génération d’écrivains africains, qui quittent les bords de la Seine et de la Loire pour aller puiser leur inspiration dans la littérature mondiale, notamment dans la littérature latino-américaine. Cruel et drolatique À la fois cruel et drolatique, ce premier roman sous la plume d’un Congolais peu connu à l’époque se veut une satire féroce de l’Afrique des régimes dictatoriaux. Le contexte politique congolais dont s’inspire Sony Labou Tansi, se caractérise par la logorrhée verbale marxisante de son élite, appelant à la révolution, afin de mieux piller les richesses du pays. Pour raconter ces hypocrisies, l’auteur congolais privilégie le ludique, le parodique et le baroque, arrachant la fiction africaine à son ancrage sociale et auto-célébrationnel, pour l’inscrire fermement dans le réalisme critique. La Vie et demie, dépouillée de toute intention didactique s’inscrit dans cette mouvance.  Toute l’œuvre de Sony Labou Tansi se caractérise par une tension constante entre révolte et quête, entre une pluralité d’imaginaires, entre langues, notamment le lingala qui est la langue maternelle de l’auteur et le français qu’il apprend à l’adolescence, comme le raconte l’universitaire et la réalisatrice d’un film sur l’écrivain, Julie Peghini. « Sony Labou Tansi est né en 1947 dans l’ex-Congo belge. Il était scolarisé en langues, en kikongo et en lingala. Et puis très rapidement, on lui a fait passer le fleuve et il aimait dire qu’il avait un fleuve entre les jambes, il n’y avait pas de frontière pour lui et il est parti de l’autre côté du fleuve. Donc au Congo-Brazzaville où il est parti pour être scolarisé en français. Il a écrit très tôt dès les années de collège. D’abord de la poésie, puis il s’est mis à écrire des romans. Il a aussi créé en même temps sa troupe de théâtre, le Rocado Zulu Théâtre, avec laquelle il est parti beaucoup aux Francophonies de Limoges, mais aussi dans beaucoup d’autres pays d’Europe ». C’est la publication en 1979 de La vie et demie qui a lancé la carrière de Sony Labou Tansi. Difficile de résumer ce roman, car sa narration sophistiquée et complexe procède par successions d’images caricaturales et insoutenables, privilégiant le visuel et l’esthétique, aux dépens du narratif. Orgies sexuelles, exécutions sommaires, supplices, banquets carnavalesques se suivent et se ressemblent dans ces pages qui n’hésitent pas à convoquer les morts qui viennent donner un coup de main aux vivants. Bienvenue à Katalamanasie Le roman s’ouvre sur une scène de banquet organisé par le chef de l’État pour fêter sa victoire sur Martial, le chef de l’opposition. La mise à mort barbare de l'opposant se déroule sous les yeux de sa femme et de ses enfants. Ces derniers se retrouvent ensuite au banquet anthropophagique où on les oblige à manger le corps de leur parent, réduit littéralement en chair à pâté et en daube. Nous sommes en Katamalanasie, pays imaginaire d’Afrique, sur lequel règnent des générations de « guides providentiels » dont les méfaits se reproduisent à l’identique en une sorte de cercle vicieux, infernal et répétitif. Victime principale de la terreur que fait régner cette dynastie des dictateurs sanguinaires à la tête de leur pays, la population s’épuise et désespère. L’espoir va renaître, avec le retour du spectre du défunt Martial revenu hanter les « guides providentiels ». Dans les œuvres de Sony Labou Tansi où le réel côtoie le fantastique, les morts n’y meurent jamais tout à fait. Ainsi dans le fantôme de l’opposant assassiné imprime sur le visage des tyrans une marque noire, les condamnant à l’impuissance et à la folie. Parallèlement, la fille de Martial, l’unique rescapée de la famille du traître, prend la tête de la rébellion contre la dictature. Habitée par l’esprit de son père, la belle Chaïdana se vengera des méfaits du régime, éliminant au cours des ébats amoureux les membres les plus influents de la dictature katamalanasienne. Devenue une véritable machine à tuer, elle entraîne le lecteur dans un labyrinthe d’intrigues, conduisant son peuple à travers sa lointaine descendance vers la victoire finale. « Sony Labou Tansi a lutté contre la mort de la vie, explique Julie Peghini. C’est pour ça qu’il écrivait. C’est un écrivain universel qui a été malencontreusement, je crois, dans tous les malentendus postcoloniaux, qualifié d’écrivain des dictatures, mais c’étaient pas les dictatures qu’il nommait seulement. Ce n’étaient pas les dictatures qu’il nommait seulement. Loin de là. C’était vraiment la honte d’être humain, il parlait de l’état honteux. En ce sens-là, nommer la honte, c’est une fonction universelle de l’écrivain ». Résonances shakespeariennes La Vie et demie raconte « les névroses d’une société bloquée », rappelle le critique auteur Boniface Mongo-Mboussa. Les modèles de Sony Labou Tansi ne sont ni Balzac ni Zola, mais plutôt la fantaisie débridée et loufoque à la Gabriel Garcia Marquez, ce qui est sans doute plus adaptée pour dire les dysfonctionnements de l’Afrique des dictatures et des guerres civiles qu’incarne la république imaginaire de Katalamanasie. C’est aussi un livre très littéraire, riche en résonances shakespeariennes – pensez à Macbeth assailli par les fantômes sanglants de ses victimes. L’héroïne du roman, Chaïdana, partageant la couche du Guide providentiel dont dépend sa vie, n’est pas sans rappeler le destin de Schéhérazade dans Mille et une nuits. Bref, malgré les ténèbres qui encombrent ses pages. Longtemps après avoir refermé le volume, le lecteur ne garde en tête que l’inventivité jouissive de son auteur qui prophétisait qu’« un jour, la terre et le ciel se recoudront ».   La Vie et demie, par Sony Labou Tansi. Éditions du Seuil, 1979 (disponible en édition poche)
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