Discoverstory RHChanger les mots en mode pile ou face
Changer les mots en mode pile ou face

Changer les mots en mode pile ou face

Update: 2021-10-17
Share

Description

Dans cet épisode nous allons jouer avec les mots. Nous allons changer les mots… en mode pile ou face.



Les collaborateurs sont morts, vive les collabor’acteurs. Si si véridique, j’ai entendu ce terme dans une conférence ! Un peu à l’image de ces anglicismes : je ne vends pas plus, je fais du growth hacking, je ne fais pas de la gestion de carrière mais du Talent management, je ne suis pas bricoleur, je suis un maker ! Parce que c’est toujours mieux en anglais.



Et en fait, ça ne concerne pas que les anglicismes. C’est une pratique vieille comme le monde : regarde par exemple les noms des partis politiques ou de certaines entreprises. Parfois ça désigne un vrai changement… et parfois… euh… Changer les mots, en mode pile ou face, c’est quoi l’histoire ?



Le langage façonne notre pensée. Sans aller jusqu’au déterminisme linguistique parfois contesté, il est néanmoins facile de concevoir que si nous manquons de mots pour désigner quelque chose il est alors difficile de se le représenter.



D’où l’importance des nuances dans le langage. Le bleu, peut-être ciel ou marine, mais également turquoise, canard, roi, etc. Mais c’est vrai que pour certains la terre est plate. Alors il n’y a que du bleu. Sans distinction.



Et si on découvre un nouveau bleu, là comme ça, alors notre premier réflexe va être de lui trouver un petit nom. Pour pouvoir le désigner. Nommer les choses, c’est finalement les faire exister, les rendre pensables, donc possibles.



C’est tout le sujet de la féminisation de certains mots par exemple : rendre possible l’accès à certains métiers ou certaines positions dans la société. Car sans mot pour désigner, difficile de se le représenter.



Le mot autrice fait grincer des dents un bon nombre de gens criant à l’imposture, s’insurgeant qu’on malmène la langue française alors qu’il s’agit en fait d’un mot qui existait avant le XVII siècle. Il a été supprimé du vocabulaire par le cardinal Richelieu.



Tiens, arrêtons-nous un instant sur cette histoire. Car en comprenant l’impact de la suppression d’un mot, on comprendra aisément pourquoi le fait d’en inventer d’autres peut être utile !



Si on simplifie un peu, mais pas tant, l’histoire est la suivante : jaloux et inquiet du pouvoir qu’avaient les femmes, Richelieu crée l’Académie Française (composée exclusivement de messieurs) et contribue ainsi à effacer les femmes de la vie intellectuelle et politique. Ils ont alors supprimé plein de mots comme poétesse, philosophesse, peintresse, mairesse et j’en passe.



L’objectif ? Rendre impossible l’accès aux femmes à ce genre de métier. Ce qu’on ne nomme pas n’existe pas, difficile alors de se le représenter, donc de convoiter ce genre de position ou même d’affirmer sa légitimité.



On voit bien dans cet exemple l’importance des mots et du langage pour façonner le réel que ce soit à des fins vertueuses… ou pas. Changer les mots permet de changer l’image que l’on a du réel.



Les mots sont donc un puissant vecteur d’idéologies. Et s’ils façonnent notre manière de penser, ils ont aussi un impact sur notre manière d’agir. Raison pour laquelle lorsque l’on veut que quelque chose change, on commence souvent par le débaptiser et le renommer.



On change les mots qu’on utilise pour désigner une nouvelle situation ou un nouveau concept et surtout s’accorder sur la définition, sur ce qu’on met derrière.



Alors oui, inventer un nouveau mot peut être intéressant pour désigner une nouvelle réalité ou intégrer des nuances.



Ou marquer une évolution de la réalité. Les évolutions sont constantes, logique que le vocabulaire change lui aussi.  Marquer un « avant-après » facilite en quelque sorte la prise de conscience de l’évolution quand elle survient après-coup ou la rend possible, envisageable, pensable, ce qui est utile quand on veut déclencher un mouvement.



Mais parfois c’est juste un écran de fumée, et c’est le côté face. Tu sais comme ce joli emballage qui a été repeint en vert, suggérant qu’il est éco-friendly mais te faisant surtout oublier que la composition initiale de ton produit, elle, n’a pas changé.



Le changement c’est maintenant, mais pas trop vite hein, on va d’abord commencer par se mettre d’accord sur les mots. Et pendant qu’on s’accorde sur les définitions, la situation n’avance pas. On réinvente la roue indéfiniment.



D’ailleurs parfois les nouveaux mots que l’on invente ne désigne pas une nouvelle situation. La situation existait déjà avant, mais on veut nous faire croire que c’est nouveau ! Un exemple ? Le travail hybride ! Il semble être apparu comme par magie après la crise sanitaire mais en fait il concernait déjà 30% de la population active avant 2020.



On a donc juste changé de mot, alors que la réalité elle n’évolue pas tant que ça. Si on invente ce nouveau mot, ce n’est donc pas pour nous permettre de nous représenter une réalité nouvelle, puisque « télétravail » et « travail à distance » existaient déjà, mais c’est juste un truc de marchand à peu près aussi subtil que de mettre ton prix à 9,90 !



Bah oui, on achète plus facilement ce qui est nouveau ! Alors faisons croire que c’est nouveau, voir révolutionnaire ! Et comme ça on vendra encore plus !  



Un autre exemple de changement de mots qui ne désignent pas un réel changement. Le chef d’équipe se transforme en manager puis en leader, en coach ou encore en influenceur… Au fond, ces changements de dénomination nous révèlent surtout qu’on ne sait plus bien ce qu’est manager.



En fait, là le problème n’est pas tant le mot, que le besoin de revenir aux fondamentaux, et pour ça justement il y aurait urgence non pas à changer de vocabulaire mais à nettoyer nos représentations et se poser des questions de fond sur l’organisation du travail, le rapport au contrôle, à la hiérarchie, le besoin de productivité…



Mais Mahé, ces questions ne sont pas évidentes… C’est plus facile d’inventer des nouveaux mots et de les faire passer pour des solutions toutes faites.



Et pendant qu’on crée des jolis Powerpoint pour présenter le nouveau concept new generation top cool 4.0 on ne s’occupe pas de ce qui fait réellement mal à ceux qui travaillent.



Un écran de fumée pour masquer le vide de notre pensée, révélateur peut-être du  cynisme de certains : demande aux gens de repeindre les murs en rose pendant ce temps il ne voit pas qu’il y a de l’amiante.



D’ailleurs on ne dira pas qu’il y a un problème, qu’on a fait une erreur ou qu’on a des difficultés. On préfèrera dire qu’on relève un challenge et que l’on a des axes de développement.



On adoucit, on arrondit les angles, on édulcore. Parce que c’est « bienveillant » pour ne pas dire en fait mielleux (mais on ne veut pas jouer sur les mots !)



Et cet excès de fausse bienveillance dégoulinante peut conduire à une perte de confiance ! Regarde ce qu’il se passe avec le mot transformation qui a remplacé celui de changement, et qu’on utilise à tout va même quand en fait il s’agit juste d’une réorganisation.



Bouh réorganisation ça fait peur. Les réorg on préfère les masquer, comme si, à l’image de Voldemort, ne pas prononcer son nom pouvait les faire disparaitre.



Le problème alors c’est qu’on se met à tout confondre et que trop jouer avec les mots peut alors conduire à détruire cette confiance, socle du vivre ensemble.



En résumé, créer de nouveaux mots est parfois utile pour nous permettre de mieux nous représenter ce qu’ils désignent et enrichir notre système de pensée. C’est le côté pile. Mais s’il s’agit d’amuser la galerie pour masquer le fait qu’on ne traite pas les sujets de fond alors les nouveaux mots peuvent être révélateurs d’une triste manipulation. Et c’est le côté face.



J’ai bon cheffe ?



Oui tu as bon mais on ne va pas en faire toute une histoire

Comments 
00:00
00:00
x

0.5x

0.8x

1.0x

1.25x

1.5x

2.0x

3.0x

Sleep Timer

Off

End of Episode

5 Minutes

10 Minutes

15 Minutes

30 Minutes

45 Minutes

60 Minutes

120 Minutes

Changer les mots en mode pile ou face

Changer les mots en mode pile ou face

Mahé Bossu, Patrick Storhaye