Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse
Description
Sol poisseux, bar bondé, odeur de houblon aigre et de sueur. J’ai griffonné « Heureux qui, comme Ulysse… » sur une serviette tachée, mais l’encre a filé, avalée par la graisse. Alors j’ai lâché : heureux qui crève loin, heureux qui brûle ses attaches, heureux qui rit du foyer qu’il n’a plus. Les mots sortaient comme des insultes.
Une voix a rugi dedans, pas ironique mais franchement rageuse : arrête de nous vendre ton Liré, c’est une tombe ouverte. L’ardoise n’était plus fine, elle coupait comme une lame rouillée ; le marbre n’avait rien d’un tombeau noble, c’était une chape écrasante. Loir, Tibre, deux fleuves d’ennui, deux eaux mortes. J’ai mordu la serviette, goût de papier gras et de colère — j’ai failli la déchirer entre mes dents.
La salle a explosé en vacarme : verre brisé, rires trop lourds, un juke-box crachant une chanson ratée. Le refrain de du Bellay se transformait en braillement : « Plus ! Plus ! Plus ! » Ce n’était plus un poème, c’était une commande de bière. Alors j’ai jeté les mots en rafale, sans souffle : fumée — huile — sang — silence. Ça cognait, ça me cognait. Le retour n’existait plus, avalé par le bruit.
Un serveur a arraché ma serviette et l’a balancée au sol. J’ai piétiné dessus sans m’en rendre compte. Voilà la fin : pas un retour, pas une consolation, juste un texte écrasé comme une tache de vin, collé au talon.





